la Montagne et les airs sonores

Rumm
C’hoariva
Yezh
Galleg
Orin
Paris, Georges Crès, 1921
Treuzskrivañ
Sébastien Marineau
En hevelep levr :

Et l’on se replonge avec Lui dans un grand calme rasséréné, au centre des échos du premier cirque en la Montagne — là même où, voici quelques mois à peine… quelques jours… quelques instants…

Le Prêtre et Le Guerrier l’avaient élu Roi, selon l’Oracle.

(ÉPILOGUE)

Le Rideau s’ouvre une dernière fois.

De nouveau l’on aperçoit la conque montagneuse, et, couché noblement au centre des échos,

ORPHÉE
de nouveau seul.
Sa grande Voix et sa LYRE aux cordes nombreuses et retendues, sonnent à pleine envolée…

Il va se faire un moment radieux, un Hymne…

Mais survient, à pas précipités,

LE VIEILLARD-CITHARÈDE
Il jette des signes… il veut parler…

ORPHÉE
Ne trouble pas l’écho de la Montagne !

LE VIEILLARD
Pardonne-moi… Il faut que tu m’écoutes : Pour fuir encore… au delà !

ORPHÉE
Ne trouble pas l’écho de la Montagne !

LE VIEILLARD
Ce n’est plus ce que tu pouvais craindre.
Ce ne sont plus les hommes : ils s’occupent, loin d’ici, à d’autres jeux :
Ils se tuent l’un l’autre, pour toi.

ORPHÉE
Laisse-les battre.

LE VIEILLARD
Ou ils te prétendent imposteur. Ou, que tu es bien mort, mais, comme un dieu, ressuscité.

ORPHÉE
Laisse-les dire.

LE VIEILLARD
Ils recueillent des lambeaux de ta tunique.
Ils répètent tes mots chantés.
Ils miment les douleurs de ton agonie…
Et ils pleurent.

ORPHÉE
Laisse les hommes !

LE VIEILLARD
Ce ne sont plus les hommes qui menacent ! Mais ce qui vient ! Celles qui accourent sur mes pas…

ORPHÉE
Nulle femme ne me joindra plus jamais

LE VIEILLARD
Aucune femme… Oui, je le sais, moi, le père…
Ton merveilleux pouvoir : tu es redoutable à ceux qui t’aiment.
Tu es puissant. — Mais toutes celles-ci…

ORPHÉE
chantant à mi-voix, sur un mode recueilli, avec un amical accent asséréné :
Pourquoi ne m’avais-tu jamais écouté face-à-face ?
Pourquoi n’osais-tu murmurer ce que tu vas me dire ?
Reprends haleine, et chante enfin selon ton gré.

L’accueil est si apaisé, si confidentiel, que
LE VIEILLARD
oubliant sa course et ses craintes, s’assied, pour des aveux, près du Maître.
Oui. Je le puis maintenant. Près de toi.
Maintenant quelque chose nous unit et nous sépare.
En ce moment, je puis enfin t’interroger.
Moi.
— Voici : tu ne vis pas comme les hommes d’aujourd’hui. Tu n’as pas vécu parmi les hommes d’autrefois. Tu ne fais pas les gestes des dieux honorés.
Tu n’as point d’âge. Tu n’es personne.
Ô Toi ! Qui es-tu ?

ORPHÉE
Orphée.

Le Nom tonne à travers la Montagne.
LE VIEILLARD
Oh ! le Nom a tonné à travers la Montagne !
Des mondes…
S’ouvrent… Trop loin !
Trop vite…
Je suis trop lié à mon âge ! D’autres viendront, peut-être…
D’autres entendront.

ORPHÉE
Profère ta seconde angoisse.

LE VIEILLARD
Eh bien ! Dis-moi sans tarder — car j’ai droit —
Celle que tu… qui mourut sous tes chants par grand amour,
Celle qui brûla d’extase sous ta voix…
Là-bas, au Palais sonore…
Dis-moi, avant de mourir sous ta voix,
A-t-elle entendu ?
Celle que tu choisis, que tu suivis… a-t-elle…

ORPHÉE
Jamais je n’ai suivi personne.
J’appelais… J’appelais… Eurydice !

Aussitôt des bruissements de
PETITES VOIX MYRIADAIRES
partout, dans le vent, au bout des arbres, dans les feuilles qui tournoient, dans les gouttes suspendues… murmurent universellement
Eurydice…
et les ravins, la Montagne et le Ciel attentif s’extasient avec douceur sur l’Infini du nom multiplié.

LE VIEILLARD
Oh ! Oh ! j’entends ceci : elle vit : elle est immortelle.
Oh ! Oh ! C’est plus divin que d’enfanter un dieu !

LES MÊMES VOIX MYRIADAIRES
C’est plus…
                   divin…
                              que d’enfanter…
                                                        un dieu !

Le souvenir, ayant pénétré la Montagne, revient, replié sur lui-même, après un grand cercle, vers le Vieillard, vers Orphée.

Tous deux, en un commun recueillement, prolongent au plud profond d’eux-mêmes cet écho.

Respectueux l’un de l’autre, ils n’échangent plus aucun chant.

......................

Mais, dans le lointain de l’espace, un sifflement se darde

(LE VIEILLARD
s’est dressé)
si aigre, si étranger, qu’il semble étonnant qu’il ait percé le formidable calme.
Un autre sifflement… et soudain, de toutes parts, et l’on ne sait plus où prêter l’oreille…

ORPHÉE
n’a point tressailli.

LE VIEILLARD
Les voilà ! Ce sont elles ! Les Ménades en furie, comme des chiennes… Elles réclament ta mort
Pour la mort de leur Prêtresse, écrasée par toi, engloutie au fond de l’Antre…
Tu te souviens ?

ORPHÉE
demeure impassible.
Les sifflements s’aiguisent et se renforcent.

LE VIEILLARD
Maître ! Maître ! Prends garde

ORPHÉE
Comment peux-tu craindre ?

LE VIEILLARD
pour toi.
Celles-ci ne se peuvent combattre : elles crient plus fort que tout : elles sifflent : elles se démènent…
Elles vont déchirer ta chair de leurs ongles… te mordre, te disperser !
Maître, ô Maître, exauce-moi une dernière fois. Fuis encore !
Évade-toi ! Tu n’es point armé contre elles…

ORPHÉE
daigne se lever enfin, lentement. Et dans la noble attitude où, pour la première fois, on le vit chanter,
Il a sa LYRE ressuscitée dans les bras. Ses doigts sont dispos.
Il regarde en souriant le Vieillard.

LE VIEILLARD
Tu méprises de mourir ? Soit ! Tu es Maître. Mais ta voix ! Elles vont la déchirer aussi… L’étrangler aussi…
Ta voix va mourir aussi et tout ne sera plus que silence…
Aie pitié de ceux qui viendront, de tes sujets,
De tes fils dans un monde sonore,
Orphée ! Orphée-Roi !
Et il se prosterne.

ORPHÉE
élève lentement sa LYRE comme un bouclier devant sa face…
Et le masque sonnant, peu à peu se substitue à son visage humain.

Alors au paroxysme de la tempête, une immense vague fauve et blanche — femmes innombrables, ivres et nues sous les dépouilles de renards :

LES MÉNADES EN FURIE
bondissent, brandissant leurs roseaux aiguisés, faisant siffler leurs fouets de vignes et cinglant de leurs sistres avec ce singulier cri :
C’est lui, celui-ci
    C’est ici lui, celui-ci
C’est lui, celui-ci
    C’est lui
et assaillant toutes Orphée, le submergent, l’entraînent, dépècent sa voix toute vivante.

LE VIEILLARD
qui d’abord s’est jeté dans la mêlée, en est repoussé, s’abat et se démène d’impuissance.

LES MÉNADES et leur proie
ont disparu.
Une onde noire absorbe tout ; et la scène visible.
Il se fait un

DERNIER SILENCE
Puis on voit que tout près du Vieillard, la LYRE, dont le chant par éclats avait dominé le tumulte, gît, négligée du troupeau des assaillantes.

LE VIEILLARD
dresse la tête, se relève, s’en approche, s’agenouille et, dévotement, tend les mains pour la saisir et l’emporter.
À peine est-elle effleurée qu’il défaille, retombe et achève de mourir près d’elle sa vieillesse.

Seule, intacte, mortelle à tous, bienfaisante, irréelle, harmonieuse,

LA LYRE

s’élève peu à peu et plane au-dessus de l’abîme. Et voici que dans cette ascension fulgurante, le Chant s’affirme, et c’est

LA VOIX PREMIÈRE
D’ORPHÉE

— dominant de son épiphanie le sol lourd, les bois et les roches, les jeux, les amours et les cris, et se haussant, triomphante — qui règne au plus haut des cieux chantants.