Scène I

Genre
Théâtre
Langue
Français
Source
Paris, Georges Crès, 1921
Transcription
Sébastien Marineau
Dans le même ouvrage :

l’arrivée hagarde du

VIEILLARD

qui descend — de la gauche — une rampe dallée, éclairée d’un jour tortueux, et débouche dans le vestibule de ce Temple 
souterrain :

Ma fille est morte !

Alors, du profond hypogée, surgissent trois Ombres agitant des torches dont les feux éclaboussent ces énormes piliers bas qui portent le poids implacable du sol.
Ma fille est morte ! Qui êtes-vous ? Laissez-moi. Ma fille est morte. Je cherche le lieu funéraire…
Qui êtes-vous ?

Aux éclats des torches, on reconnaît :

LE PRÊTRE, LE GUERRIER, LA PRÊTRESSE-MÉNADE
Ta fille est morte…
— Morte, comment est-elle morte…
— Morte,
où donc est-elle…

LE VIEILLARD
… morte, là-haut, aux pieds du Maître, dans le Palais résonnant.
Je l’ai trouvée aux pieds du Maître, étendue, extasiée…
Je l’ai emportée !

LES OMBRES
assaillant le Vieillard.
Lui ?
— Que faisait-il ?
— Que disait-il ?

LE VIEILLARD
Il chantait avec triomphe !

LA MÉNADE
Il chantait, et ta fille est morte !

LE PRÊTRE
Morte, et comment ?

LE GUERRIER
Il a tué ta fille.

LA MÉNADE
Il ne l’aimait plus.

LE PRÊTRE
Elle devait mourir de lui.

LA MÉNADE
Il l’a trouvée indigne de lui.

LE VIEILLARD
Oh ! Ô ma fille !

LE GUERRIER
Nous diras-tu comment elle est morte ?

LE VIEILLARD
Elle est morte par grand amour.

LE GUERRIER
Ha ! Le vieux fou !

LE PRÊTRE
On ne meurt pas d’amour parmi les gens que nous sommes.

LE VIEILLARD
Je parlais autrefois ainsi…

LE PRÊTRE
Elle est morte par maléfice.

LE GUERRIER
C’est un sorcier redoutable.

LE PRÊTRE
C’est un sacrilège : il n’est pas fou comme il convient.

LE VIEILLARD
Ne l’insultez pas. Vous n’en êtes pas dignes !

LE GUERRIER
Tu le défends : tu es un bon serviteur. Il a tué ta fille. Tu te lamentes.
Et lui ?

LE PRÊTRE
Il n’a pas pleuré comme il faut sur cette mort.

LA MÉNADE
Il ignore les chants funèbres pour ceux qu’on aime : Écoute…

On entend un bruissement allègre de la LYRE.

LE VIEILLARD
Vous ! Oh ! vous, n’entendrez jamais. — Il ne sait pas que ma fille est morte. Il l’appelle ! Il la désire. Il veut descendre ici-bas pour la réclamer à la terre.

LA MÉNADE
Il vient ! Il vient ! Sa voix sonnera sans pareille sous la terre !

LE VIEILLARD
Qu’il triomphe de toute la terre !

LE PRÊTRE
Il n’osera pas.

Le Prêtre fait un geste respectueux et peureux qui désigne, à l’opposé, vers l’extrême droite, un Antre sans espoir d’où sortent des vapeurs rampantes.

LE GUERRIER
Il osera. Je le pousserai.

LE VIEILLARD
Ho !

LA MÉNADE
C’est là… peut-être… le meilleur destin pour lui. On oublie… Il oubliera… Il dépouillera sa folie. Il deviendra comme les autres.

LE PRÊTRE
Qu’il y aille, et n’en sorte jamais !

LA MÉNADE
Laissez… Laissez-moi le conduire. Laissez-le moi.

LE PRÊTRE
Prends garde. Il est mortel à qui l’approche. Et l’Antre est plein de vapeurs empoisonnées.

LA MÉNADE
Taisez-vous. Éteignez les torches.
Enfin, il vient à moi !

LE PRÊTRE
Il est juste qu’il expie.

La Ménade se glisse et disparaît dans la bouche de l’Antre. Les torches s’éteignent. Il se fait un silence horrible…

LE VIEILLARD
Qu’est-ce qu’ils trament contre lui ? Quelle insulte plus obscure et plus basse ?

Tout à coup la grande
VOIX D’ORPHÉE
envahit le Temple souterrain.

LE VIEILLARD
s’élance à l’encontre pour lui barrer le passage, criant :
Ô Maître ! Ne descends pas ! Ne cherche plus ! Fuis les hommes…

ORPHÉE
apparaît.

LE VIEILLARD
Et fuis-moi, fuis-moi aussi !

Mais on voit et on entend
ORPHÉE
passer outre — traverser le Temple — et plonger dans la bouche de l’Antre.
Aussitôt les vapeurs bouillonnent et se convulsent ; s’efforçant de rejeter l’hôte insolite qui les pénètre et disparaît.
Furieuses, les vapeurs envahissent toute la scène, ayant mis en fuite le Prêtre, le Guerrier et jusqu’au Vieillard-Citharède.
L’exhalaison absorbe enfin et engouffre tout le Temple-Hypogée.