le Portique et la mer

Genre
Théâtre
Langue
Français
Source
Paris, Georges Crès, 1921
Transcription
Sébastien Marineau
Dans le même ouvrage :

Dans un
GRAND SILENCE

Le Rideau découvre la salle plénière d’un Palais cyclopéen.

Dure, tombant droit du cruel œil jaune à son midi, la lumière quotidienne afflue par un Portique d’où se découvre toute la Mer, — immobile sous ce jour qui retentit sur la cuirasse liquide.

ORPHÉE
adossé à la colonne extrême du Portique, ne regarde point vers la Mer. On le voit indifférent, incertain…
Cependant sa parure est d’une violente richesse, comme il sied au Roi d’une glèbe matrice des métaux. L’or orfévri damasquine ses épaules, ses bras, ses flancs.
Mais les cheveux ont gardé leur ton d’airain pâle.
… se glissant, très humble, parmi les détours de l’entrée, s’accrochant aux murailles qui l’abritent de leurs replis formidables, s’avance

EURYDICE
comme parée pour des noces ou un sacrifice, ou un don.
Je n’ai plus peur depuis que mon père a promis… Je n’ai plus peur. Et tout au Palais est plein d’une angoisse nouvelle !
Il se tait, depuis l’autre nuit. Il se tait… Par ma faute… Par moi…
Par moi seule qu’il avait choisie.
Dois-je le poursuivre plus loin ? Dois-je l’appeler encore ?
J’ai trop souvent profané le Nom.
Est-ce l’instant expiatoire ? Est-ce le moment recueilli ? — Comment franchir le grand silence ?
Comment me donner à lui ?

ORPHÉE
d’une voix presque humaine.
Eurydice… perdue…

EURYDICE
croyant à un appel, fait quelques pas, vite, pour se montrer.
Non ! toute retrouvée… toute présente…

ORPHÉE
lève les yeux et la dévisage.

EURYDICE
s’arrête, interdite sous le regard froid.
… toute présente.
Mais comment m’approcher de toi ? Les pas sont lourds à travers le silence…
Le cœur pèse… Les genoux plient…
Les pieds s’attachent à la terre…
Oh ! le chemin vers toi est long et douloureux !

ORPHÉE
Pourquoi s’est-elle dérobée ?

EURYDICE
Aide-moi, toi qui m’as choisie ; toi qui m’as suivie… qui m’attendais, peut-être…
Tu viens de me donner mon nom.

ORPHÉE
J’appelais Eurydice perdue.

EURYDICE
Je suis là. Accueille-moi.

ORPHÉE
J’ai nommé la montagne. J’évoquais le fleuve coulant. J’ai franchi le bois grondant. Je cherchais la voix inouïe et sauvage…
Elle n’a pas entendu mon appel.

(Un suspens)

Ce que nul ne pouvait, avec des clameurs et des cris ou des menaces ou des morts,
Elle l’a fait ! Par quel sortilège de son amour de femme ? — Voici. Je me tais.
Tout est vide autour de moi. Tout est rempli de stupeur en moi.
Qu’elle soit fière de son maléfice de femme !
Il se détourne et regarde l’horizon dans la mer.

EURYDICE
Qu’il lui plaise plutôt de s’enfuir à jamais !
Vacillante, éblouie, elle implore refuge et réconfort autour d’elle… hors de l’éclat dru du soleil… dans l’ombre des voûtes…
Mais j’étais heureuse, j’étais joyeuse, autrefois dans la lumière…
Je riais aux jours renaissants…
Celui-ci brûle sans dessiller mes yeux qui ne peuvent pas pleurer.
Elle ose s’avancer, par un grand détour, vers Orphée, pour épier de loin le visage…
et revient, reculant comme d’une chose épouvantable…
Oh ! toi, — tu pleures ? Tu peux donc pleurer ?
Tu es homme… Tu as eu pitié de moi ?

ORPHÉE
Sois satisfaite.

EURYDICE
Tu t’es abaissé jusqu’à moi ?

ORPHÉE
Sois donc satisfaite !

EURYDICE
hésitante, espérante… se reprend tout d’un coup :
Non ! Non ! ce n’est pas le prodige promis !
Ce n’est pas la révélation !
Mais reconnais-moi ; reconnais en moi Eurydice.
Sache bien que tout en elle va s’éveiller… si tu le veux.
Mais…
Où est l’Autre ? Tu l’as abandonnée aussi ? Perdue aussi ? — Maître, que mon indigne amour enlaçait au rang des hommes,
Pardonne-moi, oublie-moi et reprends toute ta lyre.
Ressaisis ta force et ta joie, la compagne sans défaillance et sans discord.
Et retourne dans ton repaire ou dans ton ciel.

ORPHÉE
peu à peu a changé de visage, et plutôt que ce qu’il entend, semble écouter les paroles à venir.

EURYDICE
Tu es si loin. Tu es si étranger… Tu n’es pas un dieu même, descendu, ou ressuscité ?
Mais s’il est vrai que tu fais vivre et danser la montagne,
Si tu daignes enfin être Roi,
Secoue ces piliers et ces voûtes et tout le Palais consterné de ton silence !
Qu’il retentisse ! Qu’il t’obéisse ! Qu’il s’écroule et qu’il m’écrase si tu peux en retrouver ta joie !
Un arrêt. Un temps d’exaltation suspendue…
Puis

ORPHÉE
ressaisissant comme de très loin la Voix, avec un espoir :
Qui t’a enseignée ? Qui t’a révélée ?
Comment sais-tu que je ne suis pas dieu ?

EURYDICE
J’ai parlé sans te déplaire ?
Tu m’entends. Exauce-moi : ne t’abaisse plus jusqu’à moi. Reprends ta puissance et ton sceptre.
Ressaisis ton arme contre moi… Ta foudre contre moi… Même brûlante et cinglante et douloureuse,
Ressaisis ta Lyre… Où est-elle ? S’est-elle enfuie aussi ?

ORPHÉE
(hésitant et presque haletant) :
Voici… que tu es là…

EURYDICE
Daigne comprendre la raison des mots que je dis : je ne veux plus te détourner d’elle…
Je suis sa servante, je suis prête.
Qu’elle éclate en pluie d’or ou de sang ! Je suis sa victime.
Maître, prends ta Lyre dans tes bras.

ORPHÉE
comme déchaîné tout à coup.
Pourquoi ma Lyre… auprès de toi qui te révèles ? — Tu es Eurydice.
Tu es l’harmonieuse attendue.
Oserai-je, enfin ? Pourrai-je tout ?
Il s’avance avec majesté vers

EURYDICE
qui, d’instinct, se reprend à trembler.
Il peut tout ! Comme dans l’hymne que je chante, de Sémélé-la-Bienheureuse…

ORPHÉE
Tu as peur soudain : tu as vacillé.

EURYDICE
Je n’ai plus peur depuis que mon père a promis…

ORPHÉE
Tu invoques ma puissance et tu trembles ! Tu me raffermis et tu ploies ?

EURYDICE
Non ! Non !

ORPHÉE
As-tu peur de quelqu’une des paroles, ou de l’écho de ces paroles ?

EURYDICE
Non.

ORPHÉE
Tu as chanté : « Que le Palais tremble et danse… »

EURYDICE
Oui, qu’il s’envole si tu dois…

ORPHÉE
Tu as chanté que la terre bondisse ?

EURYDICE
Qu’elle s’ouvre ! Qu’elle t’obéisse !

ORPHÉE
Ne crains-tu pas que l’air vibrant, l’air sonnant, l’air plein de flammes ne te brûle ?

EURYDICE
Ah ! qu’il me brûle !

ORPHÉE
Tu es secouée d’angoisse espérante… Tu es prise à la gorge d’un effroi…
Dis-moi, de quoi donc as-tu peur ?

EURYDICE
J’ai peur de te décevoir, ô Maître, ou d’être déçue par moi.
Le moment où je vis m’emporte, et j’ai peur de celui qui viendra.

ORPHÉE
Qu’il soit donc !
Écoute ! Écoute ! ce que ton désir ajoute au chant du monde :
Quand j’appelle, entends ce qui gronde, Là.

EURYDICE
Quelque chose a répondu : un étrange chant inhumain.

ORPHÉE
Nulle oreille n’a jamais connu.

EURYDICE
Pourtant, nous nous taisions, et l’écho était mort.

ORPHÉE
C’est le Prodige. Le retentissement de l’abîme.

EURYDICE
Les piliers et les voûtes ont frémi… Et ils sonnent, ils résonnent… Par quelle magie ?

ORPHÉE
Par ta voix unie enfin à ma voix.

EURYDICE
La terre répond ! La terre est pleine et mugissante.

ORPHÉE
Le Sourd se secoue comme un dormeur que l’on nomme.
Il s’anime : il va chanter de ses millions de bouches.

EURYDICE
Et j’entendrai !
Ce n’est plus assez pour ma joie ! Donne-moi plus… Tout.
Tout à moi.
Je veux plus encore. Je veux…

ORPHÉE
Que cela encore s’accomplisse.

EURYDICE
… chanter toute entière sous ta voix… chanter sous ta voix comme ces pierres !
Le sol retentit, l’air est plein de musique, — et moi, seule au monde, resterais muette dans ce corps qui m’étreint !
Fais-moi cendres ou flammes puisque tout s’embrase et flamboie !
Fais-moi devenir un chant que tu aimes…

ORPHÉE
a reculé comme d’épouvante à son tour.

EURYDICE
Sois sans pitié : accomplis ton œuvre en moi !

ORPHÉE
Tu veux… résonner en ta chair ! Tu veux… t’affranchir de la chair !

EURYDICE
Ne tarde plus. Nous ne pouvons revenir en arrière.

ORPHÉE
Eurydice !

EURYDICE
Déjà cela est profondément doux et beau.

ORPHÉE
Eurydice !

EURYDICE
Tu m’as promis des noces inouïes…

ORPHÉE
en réponse, jette son premier grand cri de puissance.
La Lumière fauve du jour s’est changée sous le cri en luminosité vibrante qui grandit à chaque imprécation, qui pénètre et va dissoudre toute vision du sol, des piliers et des voûtes et de la Mer.

EURYDICE
Ah ! le Palais s’envole ! la mer bouillonne !
Qui est cette lueur qui bat ?

ORPHÉE
Réjouis-toi. Le soleil a peur de nous.

EURYDICE
Je l’ai maudit dans mon rêve.

ORPHÉE
Ceci est mon rêve chantant.

EURYDICE
Sans réveil ! Sans réveil !

ORPHÉE
Réjouis-toi.

EURYDICE
Nos voix se répondent.

ORPHÉE
Le mauvais silence est vaincu.

EURYDICE
Réjouis-toi.

ORPHÉE
Le monde est sonore !

EURYDICE
Orphée !

ORPHÉE
L’œuvre est accompli. L’œuvre est beau.

EURYDICE
L’œuvre est beau…
Et je défaille… Orphée… sous ta voix. Je ne suis plus que l’écho de ta voix.
Je… ne… suis plus…
Elle s’incline et glisse doucement extasiée étendue aux pieds d’

ORPHÉE-ROI
qui, jusqu’au bout, mène l’hymne inexorable.

Les deux amants règnent dans cette atmosphère embrasée de toutes les musiques.

Tout s’exalte dans la sonorité.