Scène I

Rumm
C’hoariva
Yezh
Galleg
Orin
Paris, Georges Crès, 1921
Treuzskrivañ
Sébastien Marineau
En hevelep levr :

l’on découvre une conque montagneuse, et debout au centre des échos,

LE CHANTEUR

Sa grande Voix et la LYRE sonnent à pleine envolée. Il se fait un moment radieux : un hymne.

Mais surgissent les hommes ; le Prêtre, d’abord, puis le Guerrier — suivis, à distance respectueuse, du Vieillard-Citharède.

LE PRÊTRE ET LE GUERRIER
s’avançant avec emphase :
Roi des Thraces et Chef des Cent Guerriers, Salut !

SILENCE
Le premier silence. Un jour cru. Un jour solaire.

LE PRÊTRE
Nous te proclamons Roi des Thraces.

LE GUERRIER
Nous te proclamons…

(Le premier homme qui n’ait pas tressailli d’aise au salut de « Roi ».)

LE PRÊTRE
Il n’a pas compris.

LE GUERRIER
Est-il sourd ?

LE PRÊTRE
Dis-moi, jeune étranger à la voix retentissante, as-tu bien entendu nos paroles ?
Tu es Roi.
Roi du peuple Thrace.

LE GUERRIER
Et Chef des Cent Guerriers.

LE PRÊTRE
Nous implorons le premier signe sur ton visage pour courir avant toi vers les Tribus et la Ville qui te réclament.

LE GUERRIER
Tu dois nous suivre.

LE CHANTEUR
reste impassible

LE PRÊTRE
Veux-tu que d’autres viennent comme en suppliants, pour te ramener dans un cortège avec des danses et des cris ?

LE GUERRIER
Veux-tu des armes ? Un manteau de bronze ?

LE PRÊTRE
désignant le Vieillard-Citharède qui s’approche :
Celui-là portera ta cithare et chantera tes musiques devant toi.

LE VIEILLARD
Laissez-le… Que vous a-t-il fait ? Il ne s’inquiète pas de vous !

LE GUERRIER
D’où vient-il ?

LE PRÊTRE
Quel langage parle-t-il ?

LE GUERRIER
Nous dirais-tu comment il s’appelle ?

LE VIEILLARD
Vous l’avez écouté, et vous voulez savoir son nom !

LE GUERRIER
Pourquoi ne répond-il pas ?

LE PRÊTRE
Nous lui offrons à régner un noble peuple entre la mer et la montagne !

LE GUERRIER
Il aime mieux chanter pour les ours et pour les chacals !

LE PRÊTRE
Il est vrai : sa voix n’est pas commune à tous les hommes.

LE GUERRIER
N’importe. Qu’il réponde ! Qu’il dise une parole parlée !
(et il fait un mouvement de menace…)

LE CHANTEUR
(sans émoi, se détourne vers le fond de la Montagne.)

LE VIEILLARD-CITHARÈDE
Il s’en va ! Il s’en va ! Je vous le prédisais ! Laissez-moi… Ne menacez plus… Ne dites plus un mot parlé…
Ô Chanteur à la voix resplendissante,
Ô Chanteur de l’Hymne inconnu, ne fuis pas ainsi dans le silence…
Ha ! Ha ! Je m’essouffle à te rejoindre : secours-moi, qui ne vis que pour t’écouter… et entendre…

LE CHANTEUR
(s’éloigne.)

LE GUERRIER
Maître ! Accueille ceci ! Mes doigts tremblent… Mais les cordes bien tendues se gonflent d’elles-mêmes aux souffles épars, aux derniers échos de ta voix…

Et, levant haut sa cithare à quatre cordes, le Vieillard-Citharède jette un rappel désespéré des derniers échos entendus.

LE CHANTEUR
s’arrête, et se retourne sans haine.

LE VIEILLARD
poursuivant avec plus de confiance :
Et réponds maintenant. — Non pas à moi : je ne demande rien. Mais ceux-ci,
(d’où viennent-ils, quel langage parlent-ils ?)
Ceux-ci veulent savoir ton nom.
Je te supplie, courbant ma vieillesse vers ta race ignorée ; vers les fils qui naîtront de toi — je te supplie : jette à ceux-ci que voilà ton nom, en pâture…
Ton nom, et qu’ils s’en aillent à jamais de toi ! — Maître, dis ton nom.

LE CHANTEUR
Orphée.

Le Nom tonne à travers la Montagne.

Le Chanteur disparaît dans les profonds taillis.

LE GUERRIER
Qu’est-ce qu’il a dit ? Comment s’appelle-t-il ?

LE VIEILLARD
Il se nomme : Orphée !

et le Vieillard s’empresse sur les pas du Chanteur.

LE GUERRIER
Orphée ! Ha ! Personne encore ne s’est appelé : Orphée !

LE PRÊTRE
Orphée, le « Ténébreux »… Orphée, l’« Obscur »… Orphée, l’ « Aveugle » peut-être…
Personne n’osa se nommer :
Orphée !

LE GUERRIER
Est-ce un nom heureux ?

LE PRÊTRE
avec exaltation.
C’est un nom heureux ! C’est un signe !
C’est le verbe de l’oracle. Je tiens la révélation. Il nous fallait joindre cet homme. Tout s’éclaire. Tout s’accomplit.
Écoutez l’Oracle. Maintenant on peut le répandre avec des mots. Qu’on en remplisse la vallée ! Il prédisait :
« Celui-là domptera le peuple des montagnes, Celui-là, chanteur-dans-la-nuit, qui voit de toutes ses oreilles et entend la vue de ses yeux. »
N’est-ce pas lui ? C’est bien lui.

LE GUERRIER
Je ne comprends pas. Comment voir avec des oreilles ? Ceci est « obscur » autant que le nom. — Nous sommes trompés. Revenons plutôt en arrière !

LE PRÊTRE
ruminant son oracle.
« Celui qui voit de toutes ses oreilles !… »

LE VIEILLARD
réapparaît.
Vous l’avez chassé ! Il est trop loin ! J’entends même mourir la rumeur de son nom…
C’est une angoisse de tombeau que l’on creuse ! La montagne vide son poids à travers ma poitrine…

LE GUERRIER
Ce vieil homme se démène sans raison. On le rejoindra, ton chanteur !

LE VIEILLARD
Vous ne pouvez plus… Vous ne pourrez jamais plus… Ha ! Ah ! À moi !
Eurydice ! Ma fille… Eurydice !

Un cri d’enfant répond à l’appel du Vieillard.

Paraît
EURYDICE
vive, violente et douce ; obéissante et imprévue ; vêtue comme il sied à la fille d’un chanteur errant.

LE VIEILLARD
Ma fille ! Il est parti ! Ils l’ont mis en fuite… Va-t-en courir sur ses pas : Va suivre l’écho de ses pas : tu le rejoindras : tu le l’amèneras…

et il jette Eurydice docile sur les échos du Chanteur.

LE GUERRIER
Ah ah ah ! Il dévoue sa fille au plaisir de l’époux au bon gosier !

LE PRÊTRE
Que la fille nous le ramène ! L’Oracle ne s’est pas trompé sur lui.

LE GUERRIER
Quelle incertitude ! Il chante, et il ne parle pas ! Il entend, et il feint d’être sourd. On le salue comme Roi et il s’évade.
Il ne vit pas comme un bon compagnon.
Je n’ai vraiment jamais vu aucun pareil à cet homme !

LE PRÊTRE
C’est bien lui.

Le Rideau se referme.

La course d’Eurydice prolonge, à travers monts, la poursuite…

On entend…

On entend froisser des fourrés, franchir des ronces, s’égarer, — se reprendre, — s’élancer, atteindre enfin