Prologue

Rumm
C’hoariva
Yezh
Galleg
Orin
Paris, Georges Crès, 1921
Treuzskrivañ
Sébastien Marineau
En hevelep levr :

Le Rideau s’ouvre.

On aperçoit, enveloppé de gros blocs de nuit terrestre, un amas tumultueux de roches toutes voisines qu’on toucherait de la main tendue, et dont le haussement escalade la scène entière, atteignant et bousculant ce peu de ciel éclairé par des lueurs affleurant là-haut cette crête boisée…

Mais c’est plus loin, au delà de tous les spectacles visibles que semble habiter la VOIX.

Surgissant de tout près, d’en bas, de la gauche,

DEUX HOMMES
vêtus de peaux de bêtes, têtes et jambes nues, tâtonnent et trébuchent comme las d’une longue route. Ils dressent l’oreille, puis échangent des paroles,
(ce qui fait un grognement de syllabes rauques gravissant la lointaine vocalise continue…)

L’UN D’EUX
qui sera le prêtre.
La voix semble venir de plus loin !

L’AUTRE
qui sera le guerrier.
De si loin que l’atteindrons-nous jamais ?

L’UN
C’est vrai ! Elle recule à chaque pas…

L’AUTRE
Voici toute la nuit et deux nuits que nous marchons vers elle, et par quels chemins égarés !

L’UN
Il a fait clair tout d’un coup sur la crête.

L’AUTRE
Puissions-nous y voir enfin !

Ils reprennent leur aventure ; s’efforçant, par les ravines enchevêtrées de broussailles, de gagner cette crête où la lueur grandit.

L’UN
s’arrêtant à mi-côte.
C’est décevant ! La voix appelle et se dérobe. La voix attire et se moque de nous !

L’AUTRE
Comprends-tu ce qu’elle chante ?

L’UN
Allons ! Allons !

L’AUTRE
Je n’en peux plus dans ce nouveau jour qui n’éclaire pas les pieds et qui ne fait pas d’ombres, et qui pleut tout autour de nous.

L’UN
Allons ! Regarde là-haut, là ! Voici pour nous un guide !

Sur la crête, un VIEILLARD de grande taille, immobile, le visage tourné vers l’autre versant de la Montagne, une cithare à quatre cordes pendue au côté — est aperçu dans la clarté croissante…

L’AUTRE
C’est quelque vagabond joueur de cithare.
Hé ?

LE VIEILLARD-CITHARÈDE
sans se retourner.
Taisez-vous !

L’UN
comme avec respect.
Ô Citharède aux beaux récits renommés…

Il trébuche… Des cailloux croulent sous ses pieds.

LE VIEILLARD
rudement.
Tais-toi ! Tais-toi ! Écoute !

On réentend, toute seule et singulière :
LA VOIX CHANTANT

Impatients, les deux Hommes ont repris leur marche, et de plus près interpellent le Vieillard.

L’UN
Dis-nous seulement…

L’AUTRE
Quel est ce chanteur infatigable ?

L’UN
Par quel sentier l’atteindrons-nous ?

LE VIEILLARD
se détourne à demi.
Non ! Non ! Ne venez pas !

Mais, comme il a dit, les deux Hommes gravissent la crête, non loin du Vieillard, et, prolongeant le regard de sa face, ils regardent, et

L’UN ET L’AUTRE
Ha !
ont crié d’étonnement.

LE VIEILLARD
Taisez-vous donc ! Il va s’enfuir.

L’AUTRE
Qui est cet homme chantant ?

L’UN
Je le sais : celui que l’on cherche : celui vers qui nous marchons.

LE VIEILLARD
Moi ! que sais-je de lui ? Il apparut ainsi dans les vallées, voici deux lunaisons. J’écoute. Écoutons encore…

L’AUTRE
Comme il est grand ! Est-ce le brouillard sans soleil qui le hausse ? On ne peut pas le dompter de la vue.

L’UN
Il est jeune. Il est étranger. Ses cheveux ont la couleur de l’airain doré. Sa poitrine est large. Il doit mener bien les troupeaux : il mènera bien les hommes.
Toi, conduis-nous. Nous devons saisir et saluer cet homme.

LE VIEILLARD
Oh ! l’approcher ! Lui parler ! Je vous dis qu’il va s’enfuir.

L’UN
Non pas, quand il saura ce que nous portons.

LE VIEILLARD
Quoi ? et qui êtes-vous ?

L’UN
Vois donc.

L’un et L’autre se dépouillent de leurs manteaux de peaux de bêtes.

LE VIEILLARD
Tu es paré comme un Prêtre avant l’hommage !
Et toi, armé comme un Guerrier de cortège triomphal…
Que voulez-vous faire de Lui ?

LE GUERRIER
Conduis-nous.

LE VIEILLARD
Je n’ose pas. Je ne veux pas. S’il se taisait ! S’il disparaissait !
Vous ignorez s’il est mortel ou non ?
Écoutez-le : écoutez encore : jamais fils de la sourde Terre et du Ciel muet, jamais être conçu d’un être…
S’il se taisait ! Oh ! soyez pitoyables à ma vieillesse qu’il réjouit : je ne peux plus vivre ailleurs que dans l’air vivant de sa voix.

LE GUERRIER
Tu ne peux pas nous résister : conduis-nous !

LE PRÊTRE
Si tu refuses, tu le perds quand même : regarde : il s’éloigne…
Mais regarde-le donc, il s’en va dans la lumière insolente qui nous fait tourner la tête.

LE VIEILLARD
Venez !

Il s’élance à travers les fourrés et les roches pour dévaler l’autre versant. On l’aperçoit à mi-corps baigné de toutes les lueurs, mais se frayant à grand’peine passage.

LE GUERRIER
Prends garde… Où nous mènes-tu ?
Par les pierres et les broussailles…

LE PRÊTRE
Par les rochers dévalant…

LE VIEILLARD
Venez vite !

LE GUERRIER
Par des précipices.

LE VIEILLARD
Suivez-moi.

LE PRÊTRE
Il est ardu d’atteindre cet homme !

LE GUERRIER
Il n y a pas de chemin vers lui ?

LE VIEILLARD
Non. Il faut faire sa route vers Lui.

Tous trois disparaissent.

On les entend descendre par bonds.
Puis leurs bruits s’enfoncent et s’éloignent…

Mais triomphante de nouveau,

LA VOIX
se renforce. — Les trois hommes doivent l’entendre à pleines oreilles.

Une luminosité vibrante envahit les bas-fonds et jusqu’à l’aube quotidienne qu’elle détrône et déconcerte.

Les formes lourdes s’atténuent, commencent à mourir, se dérobent, s’écartent, se déchirent : Le premier plan de roches a disparu, et dans l’espace agrandi,