Préface de François Cadic

Rumm
C’hoariva
Yezh
Galleg
Orin
An Oriant, Al. Cathrine, 1924
Treuzskrivañ
Sébastien Marineau
En hevelep levr :

Une nouvelle pièce de théâtre de Joseph Le Bayon est toujours un évènement impatiemment attendu en Bretagne. Nul, en effet, parmi la pléïade de plus en plus nombreuse des écrivains qui s’expriment dans le parler national, n’a obtenu autant que lui le suffrage populaire. C’est que nul, mieux que lui, ne traduit l’origine, la tradition, la pensée et les manières populaires.

Par sa naissance, il tient aux fibres les plus intimes du peuple. Voilà des siècles que les Le Bayon, notable famille paysanne, ont fièrement conduit la charrue dans le pays d’Auray. Par là, il lui a été donné de puiser aux meilleures sources de l’inspiration bretonne.

Par son éducation, à Pluvigner d’abord, au Petit Séminaire de Sainte-Anne ensuite, sous la direction de maîtres à l’esprit éclairé, profondément empreint de celtisme, son âme bretonne achève de se former. Elle reçoit l’impulsion définitive. Il se révèle en quelque sorte à lui-même.

Il a perçu à l’oreille le murmure caressant de la voix de la muse de la terre natale, et il est séduit. Il sera poète, le poète des paysans, des petits et des travailleurs, de ceux-là qui peinent à longueur d’année, sous le soleil de Dieu et les frimas, que nul ne connaît, mais qui n’en sont pas moins l’ossature et la musculature vivante du pays, – qui, dans la désertion des grandes familles parties pour la capitale, suivies de tant de chercheurs d’aventures et de gros salaires, sont demeurés fidèlement attachés au sol, – qui, dans le renoncement à la langue de la petite patrie auquel s’est laissé entraîner la bourgeoisie des villes, par un aveuglement incompréhensible, continuent à parler breton, comme le faisaient nos aïeux, – qui, dans l’oubli de la tradition nationale auquel ont trop volontiers sacrifié les intellectuels férus d’humanités grecques et romaines et ignorants de la Bretagne, se sont constitués les gardiens vigilants du feu sacré et ont empêché l’âme de la race de mourir.

Il sera en même temps le poète chrétien, non pas seulement parce que prêtre, mais que Breton et Foi sont synonymes : Feiz ha Breizh zo breur ha c’hoar (Foi et Bretagne sont frère et sœur), parce que le peuple breton est, par ses origines, de formation foncièrement religieuse et qu’il ne laissera jamais pénétrer le secret de son cœur et de sa pensée par quiconque cherchera à s’en approcher, avec le bandeau du scepticisme à la Renan sur les yeux.

La Bretagne, jusque dans son passé légendaire, et l’Eglise avec son histoire merveilleuse, seront les deux personnalités immortelles auxquelles il empruntera la matière principale de son œuvre, devenue à ses yeux une façon d’apostolat patriotique et chrétien.

Après quelques essais heureux dans des genres de courte inspiration, le sône et la chanson, il abordera sans plus hésiter le théâtre, parce qu’il n’est ni tribune, ni chaire à prêcher d’où la voix porte plus loin et convainc davantage.

Il renouvellera, ce faisant, une antique tradition bretonne. De temps immémorial, en effet, l’esprit des paysans s’était complu aux jeux scéniques, aux représentations imitées des Mystères français du Moyen-Age, mais jusqu’à ce moment, il n’avait encore vu que des pauvretés ; il en était toujours à attendre une véritable œuvre d’art.

M. Le Bayon la lui donnera.

Pluvigner, la paroisse natale, lui fournira son premier sujet An Aotroù Keriolet (Monsieur Keriolet). C’est, transportée sur la scène, la vie du célèbre pénitent de Sainte-Anne qui, après avoir scandalisé le monde par ses mœurs licencieuses, terminera sa carrière par des mortifications d’ascète.

Il y a encore chez l’auteur de l’inexpérience, quelques imperfections, mais le talent commence déjà à donner sa mesure. La langue qu’il parle surtout est si pure ; elle rend un son si populaire que le public est séduit.

Chaque année désormais amènera sa pièce, quelquefois deux, tantôt tragédie, tantôt comédie, l’auteur passant avec une égale facilité du grave au doux, du plaisant au sévère.

Dans Jozon al lagouter (Jozon le buveur), on aura une critique mordante de l’affreux alcoolisme qui sévit dans les campagnes ; dans ar C’hemener, on s’amusera aux dépens du tailleur, le quasimodo de la société paysanne et dans les korrigans, aux dépens des bons ivrognes de Bretagne. On touchera à la légende dans Soudarded Sant Korneli, Soldats de Saint Cornély, et Bazh Sant Gwenole, à l’histoire de la Révolution dans le mensonge de Corentin Lamour, puis voilà que M. Le Bayon aborde les sujets évangéliques. Il y débute par Mouezh ar Gwad, la Voix du Sang qui n’est autre que l’émouvante parabole de l’Enfant Prodigue.

Les merveilles de la vie du Divin Maître le séduisent et tour à tour se succèdent War hent Bethleem, Sur le chemin de Bethléem, War hent an hadour, Sur les pas du semeur.

La réputation de l’auteur dramatique est maintenant établie. La foule a reconnu sienne cette voix qui chante si bien ce qui la touche, sa terre, ses aïeux et sa foi, et elle se presse aux représentations.

Admirablement secondé par des artistes qu’il a la chance de découvrir et l’habileté de former, au pays natal de Pluvigner, à Bignan où il est vicaire, puis à Sainte-Anne d’Auray, grâce au concours actif et obligeant de M. l’abbé Cadic, chapelain de la basilique, il est bientôt à la tête d’un théâtre qui, sous le nom de Théâtre de Sainte-Anne d’Auray, soutiendrait la comparaison avec les Théâtres chrétiens d’Oberammergau et de Nancy. Chaque année, au temps du pardon, il s’y presse des milliers de spectateurs. Il paie son écot à la Grande Marraine qui veut bien lui donner l’hospitalité, en racontant l’origine de son pélerinage dans l’une de ses pièces la plus justement appréciée : Nikolazig.

Malheureusement, la guerre éclate. M. Le Bayon doit partir. Il est avec les Bretons et les Vendéens et, naturellement, il est envoyé à tous les endroits où il faut en mettre. Il est sous les murs de Verdun, dans l’héroïque 137e, quand la malchance le fait prisonnier.

Les épreuves ne lassent pas sa volonté, et, rapatrié, après dix mois de captivité, il continue à servir en qualité d’aumônier militaire en France, en Roumanie, en Silésie, en Rhénanie. Ce n’est qu’au bout de dix ans qu’il rentre en Bretagne. Il est retourné à son ancien poste de simple vicaire de Bignan et de nouveau il a repris l’outil. En attendant de faire mieux et plus grand, au jour où il rencontrera des appuis éclairés et efficaces, il a reconstitué sa troupe et son théâtre de Bignan.

Dès l’été 1923, il avait ouvert ses portes au public. Ceux-là qui assistèrent aux représentations champêtres organisées sous le nom de Fête de la chanson à Saint-Jean-Brévelay, de la Moisson à Belz, des Semailles à Bignan, se rappelleront longtemps les immenses auditoires accourus de partout qui se pressaient autour des estrades en plein air et le très grand succès de M. Le Bayon. Non, vraiment, son absence prolongée n’avait pas nui à sa popularité.

Il avait fait sa rentrée à sa façon habituelle, en apportant comédies et drames, avec l’intention d’émouvoir, d’instruire et d’amuser. Barnabé, le Concours des nez, la Plus belle fille du village et Fosfatine, la fine servante, étaient des désopilantes saynètes empruntées aux mœurs de la vie paysanne, Salaün ar foll, un touchant drame lyrique qui mettait en scène une des pages les plus gracieuses du légendaire de Bretagne, Stag ar vuhez, le lien de la vie, un drame social d’une haute portée morale, en prose.

Ainsi la première pensée de M. Le Bayon, au retour en la terre natale, avait été d’aller puiser sa matière au tréfonds de l’esprit de la race. Heureuse inspiration, certes, car on ne saurait découvrir source plus abondante.

La pièce qui paraît aujourd’hui, Nolwenn, et que j’ai l’honneur de présenter au public, procède de la même idée. Le sujet d’ailleurs était en quelque sorte sous la main de l’auteur, à Bignan même, où se passa le plus tragique de la légende qu’il évoque.

Rien de gracieux et d’émouvant comme cette légende. On dirait la belle fleur d’aubépine rouge épanouie sous le soleil de mai. Combien regrettable toutefois qu’elle n’ait eu pour l’étayer, au moins quelque fait historique. Une tradition millénaire, un lutrin du Moyen-Age en l’église de Noyal, lutrin dont les peintures racontaient les divers épisodes de la vie de la bienheureuse et qui fut détruit à la fin du XVIIesiècle, un vieux cantique du XVIe siècle, aujourd’hui à peu près oublié, voilà les uniques sources auxquelles il est permis de recourir.

Le fait d’ailleurs remonte jusque dans la nuit des temps, au moment de l’installation des Bretons dans la péninsule armoricaine.

A la suite de nombre de compatriotes qui ont quitté la Grande-Bretagne pour le continent, une jeune fille de race princière, fille du roi de Mussic (merc’h ar roue a Ussig), dit le cantique qui serait embarrassé pour localiser ce royaume-là, a résolu d’abandonner les séductions de la cour paternelle et d’aller consacrer sa virginité à Dieu dans les pays d’Outre-Mer.

Notons que nous ne connaissons pas au juste son nom. Noluen ou Noaluen, dit la légende, mais ce nom n’en est pas un, car il ne signifie pas autre chose que la sainte des Noala ou des gens du pays de Noyal. Guen, en vieux-breton, se traduit par vénérable, saint.

Elle quitte en cachette le palais royal avec sa nourrice et se dirige vers la mer. Nul ne l’a vue, sauf le païen Merdea Faos-Kredenn. Sur les indications de celui-ci, les serviteurs du roi s’élancent à sa poursuite. Ils arrivent trop tard. Quand ils débouchent sur le rivage, ils aperçoivent la sainte et sa compagne qui gagnent le large, assises sur une branche de hêtre.

Le vent les conduit en Bro-Erec (terre de Vannes). L’amour de la solitude les entraîne toujours plus loin. Elles suivent la voie romaine qui va de Vannes à Sulim (Castennec) et, pénétrant au plus profond de la grande forêt centrale de Brékilien, au pays d’Argoat, les voilà à Bignan, sur le plateau du Bézo, contre les flancs de la montagne de Poublaye, en un lieu ravissant qui domine le pays au loin et qui se prête à merveille à une vie pénitente. C’est là qu’elles bâtiront leur ermitage.

Malheureusement on ne les y laisse pas longtemps en paix. Bientôt on ne parle plus dans tous les alentours que des deux ermites du Bézo. Le tiern ou le seigneur de la région (le cantique dit le tyran), du nom de Nizan, nom resté commun par là, vient aussi les voir. Il est séduit par la beauté de Noluen. Il lui demande d’être sa femme.

    « J’arrive de mon pays présentement, répond la sainte ;
    là, j’ai fait un vœu
    j’ai fait à Dieu un vœu
    que jamais je n’aurais d’époux ;
    à Dieu j’ai fait promesse
    de ne jamais me marier
    à roi ni prince de ce monde. »

Les seigneurs de ce temps ne se piquaient pas de galanterie. Ce n’étaient que des barbares dont les désirs étaient des ordres. Il se vengea de la jeune fille, en la faisant décapiter.

Mais alors se produisit le plus surprenant miracle. On vit la petite martyre, que le glaive du bourreau n’avait pas abattue, saisir sa tête entre les mains, et, quittant le lieu où elle avait consommé son sacrifice, partir devant elle avec sa nourrice. Pendant trois jours elle voyagea ainsi, droit vers le Nord : « Allez aussitôt vers Noyal, lui avait dit la voix de Dieu, pour y prendre votre repos. »

    Kerzhit a-benn da Noal
    da ober ho tiskenn

Comme elle passait à Naizin, au Henborh, elle entendit des gens qui se disputaient et essuya des insultes. « Ce n’est pas ici que je m’arrêterai », s’écria-t-elle, et elle continua son chemin, non sans avoir laissé sa malédiction après elle, car, assure le proverbe :

    Birviken merc’h a Noal
   e Nein* ’deus kavet he far  [= Neizin]
    (Jamais fille de Noyal
    à Naizin n’a trouvé son égal).

Elle arriva à Noyal, un dimanche à l’aube. Elle rencontra une vieille femme qui, à son aspect, se mit à crier à tue-tête et à ameuter les gens : « Tais-toi, lui ordonna-t-elle, tu seras plus surprise, quand tes entrailles seront bientôt pendues au bout d’un pilier, que de voir une malheureuse, la tête entre les mains. »

Un peu plus loin, elle fut scandalisée d’entendre une fille qui disait « Gast » à sa mère.

    « Serait-il possible à Dieu, s’exclama-t-elle ;
    que ma chapelle fût ici,
    que j’entende envoyer cette pauvre mère
    par sa fille au Diable chaque jour. »

Et elle alla son chemin pendant quelque temps encore. Enfin la fatigue l’arrêta dans un petit vallon, en bas d’une colline. En ce moment, trois gouttes de sang tombèrent de son cou sur la terre, et il en jaillit trois sources abondantes et limpides. Celui-là qui sera pur de péché, assure-t-on, verra les trois gouttes de sang au fond de l’eau. Mais, on n’a pas ouï-dire, jusqu’à ce jour, que quelqu’un les ait aperçues.

Sur le talus, elle planta son bourdon qui devint un beau frêne, puis la quenouille et le fuseau de sa nourrice qui se changèrent en orme vigoureux. Les arbres bravèrent longtemps l’effort des siècles, et quand il fallut les abattre, ce ne fut pas sans peine. Le bûcheron y brisa plus d’une hache.

Après s’être prosternée, pour prier, sur un large dolmen dans lequel est restée imprimée la trace de ses genoux, elle se dirigea vers le village du Grand-Ménec et frappa à la porte de Jégo, le laboureur. « Mets au joug tes deux taureaux, lui ordonna-t-elle, et mène-les chercher des pierres à la carrière, afin que soit bâtie ma chapelle ». Et les deux taureaux qui ne connaissaient pas le joug travaillèrent comme bêtes dressées.

Cependant le terrible supplice touchait à sa fin. En suivant un chemin étroit qu’on appelle depuis An hent santel, la route sainte, et devant lequel nul paysan ne passe sans se signer, Noluen atteignit un endroit désert, large marais traversé par le ruisseau de Signan et après avoir indiqué la place où devait être élevé son sanctuaire, elle rendit à Dieu son âme bienheureuse.

    « On vit l’aubépine trembler, dit le cantique, pendant que la vierge trépassait. »

Les habitant firent les choses généreusement. Au lieu d’une chapelle il y en eut deux, l’une, simple édicule dont la petite sainte, toujours modeste, se contenta, l’autre, magnifique église dédiée à Saint-Jean-Baptiste, le grand précurseur qui subit lui aussi le martyre de la décapitation et qui devint le centre d’un pélerinage fréquenté, et le siège de la paroisse des Noala, en attendant qu’il se fixât à l’endroit actuel. Il n’y a guère plus de cinquante ans que la dernière descendante de la septième racine sortie de la principale famille des bâtisseurs s’en est allée de ce monde.

Telle est la belle légende sur laquelle le talent de M. Le Bayon s’est exercé. Il ne pouvait évidemment l’embrasser en son entier, car les perspectives du théâtre ne sauraient être aussi larges et ses règles d’unité son rigoureuses. Du moins en a-t-il tiré, en restreignant la donnée, le plus ingénieux parti.

Il a élevé un superbe monument qui restera et qui, à défaut de l’histoire si ingrate parfois envers les saints les plus aimés, contribuera mieux encore que la légende à perpétuer la mémoire de la petite vierge martyre, la sainte de Bignan et de Noyal-Pontivy.

Nolwenn, dans l’œuvre de l’auteur, tiendra l’une des meilleures places.

                                                                                              François CADIC