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Liñvadenn Gêr-Is

barzhaz breizh - liñvadenn gêr-is (la submersion de la ville d'is)
Genre
Poésie
Langue
Breton
Source
Paris, Didier et Cie Libraires, 1867
Remarques
Nous avons modernisé l’orthographe tout en conservant certaines tournures d'origine (mutations, particules verbales...).
Transcription
Sébastien Marineau
Dans le même ouvrage :

Voici un extrait des commentaires que Théodore de La Villemarqué a insérés dans le Barzhaz Breizh :

Il existait en Armorique, aux premiers temps de l’ère chrétienne, une ville, aujourd’hui détruite, à laquelle l’anonyme de Ravenne donne le nom de Chris ou Kêr-Is. A la même époque, c’est-à-dire au cinquième siècle, régnait dans le même pays un prince appelé Gradlon et surnommé Meur, c’est-à-dire le Grand. Gradlon eut de pieux rapports avec un saint personnage, nommé Gwenolé, fondateur et premier abbé du premier monastère élevé en Armorique. Voilà tout ce que l’histoire nous apprend de cette ville, de ce prince et de ce moine ; mais les chanteurs populaires nous fournissent d’autres renseignements. Selon eux, Kêr-Is ou la ville d’Is, capitale du roi Gradlon, était défendue contre les invasions de la mer par un puits ou bassin immense, destiné à recevoir l’excédent des eaux, à l’époque des grandes marées. Ce puits avait une porte secrète dont le roi seul gardait la clef, et qu’il ouvrait et fermait, quand cela était nécessaire. Or, une nuit, pendant qu’il dormait, la princesse Dahud, sa fille, voulant couronner dignement les folies d’un banquet donné à un amant, déroba à son père la clef fatale, courut ouvrir l’écluse, et submergea la ville. Saint Gwenolé passe pour avoir prédit ce châtiment qui fait le sujet d’une ballade qu’on chante à Trégunc.

La tradition relative à la destruction de la ville d’Is remonte au berceau de la race celtique, car elle est commune aux trois grands rameaux de cette race : les poètes bretons, gallois et Irlandais l’on chantée ; on la trouve localisée en Armorique, comme en Cambrie, comme en Irlande. (...) Les Armoricains font inonder la nouvelle Sodome par le débordement d’un puits ; les Gallois et les Irlandais, d’une fontaine. Selon les uns et les autres, la fille du roi est la cause de l’inondation, et Dieu punit la coupable en la noyant, et en la changeant en sirène. (...)

Les marins gallois de la baie de Cardigan, qui occupe aujourd’hui, assure-t-on, le territoire submergé, prétendent voir, sous les eaux, des ruines d’anciens édifices ; ceux de la baie de Douarnenez, en Basse-Bretagne, ont la même prétention. « Il se trouve encore aujourd’hui, disait, au seizième siècle, le chanoine Moreau, des personnes anciennes qui osent bien asseurer qu’aux basses marées, estant à la pesche, y avoir souvent vu des vieilles maseures de murailles. »

Enfin, selon Giraud de Barry, les pêcheurs irlandais du douzième siècle croyaient voir briller, sous les eaux du lac qui recouvre leur ville engloutie, les tours rondes des anciens jours.

Parmi les traditions relatives à Gradlon en particulier, il en est une de nature à éclaircir certains points du poème ; elle nous a été conservée par un des plus charmants trouvères du treizième siècle, et regarde le fidèle coursier du roi. Marie de France assure qu’en fuyant à la nage, il perdit son maître, dont une bonne fée sauva la vie, et qu’il devint sauvage de chagrin : les Bretons, ajoute-t-elle, mirent en complainte l’épisode du cheval et du cavalier (...)

Dans la tradition originale, je l’ai dit, c’est la fille de Gradlon, et non le prince, qui se noie. Fuyant à toute bride sa capitale envahie par les flots qui le poursuivaient lui-même et qui mouillaient déjà les pieds de son cheval, il emportait sa fille en croupe, lorsqu’une voix terrible lui cria par trois fois : « repousse le démon assis derrière toi ! » Le malheureux père obéit, et soudain les flots s’arrêtèrent.

Avant la Révolution, on voyait à Quimper, entre les deux tours de la cathédrale, le roi Gradlon monté sur son fidèle coursier ; mais, en 1793, son titre de roi lui porta malheur. Des vieillards se souviennent d’avoir assisté à une cérémonie populaire qui avait lieu autrefois, chaque année, autour de sa statue équestre.

Le jour de la Sainte Cécile, un ménétrier, muni d’une serviette, d’un broc de vin et d’un hanap d’or, offert par le chapitre de la cathédrale, montait en croupe derrière le roi. Il lui passait la serviette autour du cou, versait du vin dans la coupe, la présentait au prince, comme eût fait l’échanson royal, et, la vidant lui-même ensuite, jetait le hanap à la foule, qui s’élançait pour le saisir. Mais quand l’usage cessa, la coupe d’or, dit-on, n’était plus qu’un verre. Puisqu’on a rétabli de nos jours la statue équestre, pourquoi pas aussi la fête primitive ?

Une dernière particularité intéressante de l’histoire poétique de Gradlon, et qui peut avoir un fondement historique, c’est la mention de cette clef d’or qu’il portait en sautoir. Childebert, selon Grégoire de Tours, en portait une semblable au cou.