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Daskor

Voici le commentaire que Théodore de La Villemarqué a inséré dans le Barzhaz Breizh :

Comme nous l’avons dit dans l’introduction de ce recueil, il est, parmi les chants populaires de la Bretagne, une pièce intitulée Prophétie de Gwenc’hlan, que l’on attribue au barde du cinquième siècle de ce nom. Nous avons cité tout ce que les sources écrites nous ont fourni d’indications au sujet du poète. Voici celles que nous offre la tradition.

Gwenc’hlan fut longtemps poursuivi par un prince étranger. Le prince, s’étant rendu maître de sa personne, lui fit crever les yeux, le jeta dans un cachot, où il le laissa mourir, et tomba lui-même, peu de temps après, sur un champ de bataille, sous les coups des Bretons, victime de l’imprécation prophétique du poète.

Cette tradition s’accorde à merveille avec le chant suivant, recueilli en Melgven, que Gwenc’hlan passe pour avoir composé au fond de son cachot, quelques jours avant de mourir.

Cette pièce est, par les sentiments, les croyances, les images, un débris précieux de l’ancienne poésie bardique.

Comme Taliesin, Gwenc’hlan croit aux trois cercles de l’existence et au dogme de la métempsycose : « Je suis né trois fois, dit le poète cambrien... j’ai été mort, j’ai été vivant ; je suis tel que j’étais... J’ai été biche sur la montagne... j’ai été coq tacheté... j’ai été daim de couleur fauve ; maintenant je suis Taliesin. »

Comme Lywarc’h Hen, il se plaint de la vieillesse, il est triste ; comme lui, il est fataliste. « Si ma destinée avait été d’être heureux, s’écrie le barde s’adressant à son fils qui a été tué, tu aurais échappé à la mort... Avant que je marchasse à l’aide de béquilles, j’étais beau... je suis vieux, je suis seul, je suis décrépit... Malheureuse destinée qui a été infligée à Lywarc’h, la nuit de sa naissance : de longues peines sans fin ! »

De même que Gwenc’hlan représente le prince étranger sous la figure d’un sanglier, et le prince breton, sous celle d’un cheval marin, Taliesin parlant d’un chef gallois, l’appelle le « cheval de guerre ».

L’histoire du barde aveugle d’Armorique chantant dans les fers son chant de mort, offre quelque analogie avec celle d’Aneurin qui, ayant été fait prisonnier à la bataille de Kaltraez, composa son poème de Gododdin durant sa captivité : « Dans cette maison souterraine, malgré la chaîne de fer qui lie mes deux genoux, dit-il, mon chant de Gododdin n’est-il pas plus beau que l’aurore ? » Le même poème offre un vers qui se retrouve presque littéralement dans le chant armoricain : « On voit une mare de sang monter jusqu’au genou. »

Le sens des strophes 23, 24 et 25 du chant breton est exactement le même que celui de deux stances d’une élégie où Lywarc’h Hen décrit les suites d’un combat :

« J’entends cette nuit les aigles d’Eli... Ils sont ensanglantés ; ils sont dans le bois... Les aigles de Pengwern appellent au loin cette nuit ; on les voit dans le sang humain. »

Mais les bardes que nous venons de citer étaient tous plus ou moins chrétiens, et l’on doit croire que Gwenc’hlan ne l’était guère, en voyant la complaisance avec laquelle il dévoue la « chair chrétienne » aux aigles et aux corbeaux : on se rappelle qu’une tradition populaire lui fait dire « Un jour viendra où les prêtres du Christ seront poursuivis, où on les huera comme des bêtes fauves. »

Tud Jeziz-Krist a wallgasor ;
Evel gouezed o argador.

Le carnage qu’on en fera, ajoute-t-il, sera tel « qu’ils mourront tous par bandes, sur le Menez-Bre, par bataillons. »

Ma’z marvint holl a-strolladoù,
War Menez Bre, a-vagadoù.

Dans ce temps-là, dit-il encore, « la roue du moulin moulera menu : le sang des moines lui servira d’eau. »

Rod ar vilin a valo flour,
Gant gwad ar venec’h e-lec’h dour.

A l’en croire, ces choses arriveront bien avant la fin du monde ; alors la plus mauvaise terre rapportera le meilleur blé.

A-barzh ma vezo fin ar bed ;
Fallañ douar ar gwellañ ed.

Enfin, la pièce, comme celle des anciens bardes gallois, était primitivement allitérée. Elle offre des traces trop multipliées de ce système rhytmique, pour que ce soit l’effet du hasard.

Nous avons dit que le peuple l’attribue à Gwenc’hlan ; les deux derniers vers confirmeraient cette opinion :

Gwenc’hlan marque au commencement de ses prédictions, dit le P. Grégoire de Rostrenen, qu’il demeurait entre Roc’h-Allaz et le Porzh-Gwenn, au diocèse de Tréguier.

Mais s’il est l’auteur de la pièce, elle est évidemment fort altérée dans la rédaction actuelle, et très rajeunie de langage. C’est une observation que j’aurai souvent lieu de faire. Quant à l’accent poétique, le temps ne lui a rien ôté de sa vigueur première, et l’on a dit avec raison que le dernier cri de vengeance poussé par le vieux barde aveugle est, dans sa férocité sublime, presque digne du chantre d’Ugolin.