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Des héros celtiques...

La littérature bretonne est ancienne, très ancienne et même… plus ancienne que la Bretagne elle-même !

En effet, c’est au Vème siècle que l’Empire Romain s’effrondre et que les Angles en profitent pour envahir ce qui deviendra… l’Angleterre. Dans la foulée, ils en chassent les Bretons qui se réfugient un peu partout : au Pays de Galles, en Cornouailles et bien sûr dans ce qui deviendra à son tour… la Bretagne.

Ces Bretons emportent alors dans leurs bagages une littérature qui se présente sans doute à peu près comme les littératures irlandaise et galloise de la même époque, c’est-à-dire en longues épopées où le barde entremêle la prose, la poésie et la musique.

Une épopée est un long récit dont le souffle épique sert à vanter les exploits d’un héros plus ou moins mythique. Voici un extrait de la Táin Bó Cúailnge, la plus grande épopée irlandaise. Une voyante annonce ainsi la venue du héros :

« Je vois lun des chevaux attelés au char, coursier hardi, rouge comme cuivre, fort, rapide, furieux, cabré, au sabot large, à la poitrine large ; il frappe le sol de coups forts et triomphants à travers gués, embouchures de rivières, édifices, routes, plaines, vallées, pour ne s’arrêter qu’après la victoire ; sa course est aussi rapide que le vol aérien de oiseaux... L’autre cheval est rouge au front large bien frisé, au poil bouclé, au dos ample ; il est svelte, sauvage, long, très fort ; il parcourt la campagne, tant les plaines que les clos, les montées que les descentes ; même dans une forêt de chênes, sa course ne trouve pas d’obstacles.

Le char est fait de bandes de bois entrelacées d’osier, les deux roues sont blanches et garnies de cuivre, le timon blanc garni d’argent, la caisse très haute - je l’entends craquer - le joug arrondi a un air de force et de fierté ; les deux rênes sont ondulées et très jaunes.

Dans le char est assis un homme à la chevelure bouclée et longue ; son visage moitié rouge, moitié blanc, le côté blanc propre et bien lavé ; son manteau bleu et rouge comme cuivre, son bouclier brun et d’un beau jaune à la bordure ciselée de laiton. Brillante, rouge et fière est la couleur de samain qui semble de feu. Un pavillon en plumage d’oiseaux du pays surmonte la caisse cuivrée de son char»

Il faut dire que le héros dont il s’agit, Cú Chulainn, va bientôt vaincre à lui seul les armées de quatre rois d'Irlande !

Ces héros sont très souvent « apparentés » entre eux (certains seraient d’anciens dieux païens, d’autres auraient réellement existé), alors on a pris l’habitude de les regrouper par « familles » que l’on appelle des branches au Pays de Galles et des cycles en Irlande.

Le Pays de Galles a conservé les quatre branches du Mabinogi, et les innombrables histoires irlandaises se rangent plus ou moins facilement dans le Cycle des Rois, le Cycle de la Branche Rouge, le Cycle d’Ossian et le Cycle « romanesque ».

Et la littérature bretonne dans tout ça ? Nous n’avons malheureusement rien conservé de cette époque : la littérature écrite s’est perdue, et la littérature orale a été collectée beaucoup trop tardivement, même si cela n’enlève rien à son mérite.

Toutefois, nous savons que la tradition littéraire celtique s’est bel et bien perpétuée en Bretagne. Nous en avons quelques preuves indirectes, comme les rimes internes que l’on retrouve aussi bien dans les épopées irlandaises du VIIème siècle que dans les Noëls bretons du milieu du XVIIèmesiècle.

Des rimes internes ? En français, les rimes sont finales, c’est-à-dire qu’elles tombent à la fin du vers, comme dans l’exemple suivant (extrait de Britannicus) :

    Je veux l’attendre ici. Les chagrins qu’il me caause
    M’occuperont assez tout le temps qu’il repaose.

Mais en moyen-breton, les rimes sont finales et internes, c’est-à-dire qu’elles tombent aussi bien à la fin qu’à l'intérieur du vers lui-même, comme dans l’exemple suivant (extrait des Noëls publiés par Tanguy Guégen en 1650, où la rime b est finale et les rimes a et c sont internes) :

    Guyr Roue ’n goulaaou so deuet dan traaou laaouben,
    Da douen hon bl
cam, hon scam bete camben

Or, ces rimes internes se retrouvent aussi dans la poésie galloise, comme dans l’exemple suivant (extrait d’un poème de Iolo Goch, un poète gallois qui a vécu à la fin du XIVème siècle) :

    Pan aaeth mewn bgwroliaaeth bgwrdd,
    Goru
bgwr fu garw abgwrdd

Ces rimes internes se retrouvent encore dans la poésie irlandaise (dont la versification est incroyablement foisonnante et compliquée).

Nous sommes donc en présence d’un mode de versification commun aux littératures celtiques et à elles seules, ce qui ne peut s’expliquer que par une origine commune.

Par ailleurs, même si cette première littérature bretonne s’est perdue, nous pouvons en retrouver les matériaux dans la fameuse « matière de Bretagne », dont les littératures française et anglaise se sont servi pour reconstruire les cycles arthuriens, les romans de Tristan et Iseult et les lais, par exemple.

Le sentiment national et… le chauvinisme n’existent pas encore au Moyen-Âge. Des écrivains anglo-français comme Marie de France n’éprouvent donc aucune honte à avouer franchement ce qu’ils doivent à la littérature bretonne. Les passages suivants sont sans équivoque :

« D’un moult ancien lai breton
Le conte et toute la raison
Vous dirai… »

« Une aventure vous dirai,
dont les Bretons firent un lai.
Laüstic* a nom, ce m’est vis,    [an eostig]
si l’appellent en leur pays… »

« …D’elles deux a le lai a nom
Guildeluëc ha Guilliadun… »

...aux saints bretons

Est-ce à dire que la littérature bretonne ne nous a vraiment rien laissé de cette époque ? Non, car il ne faut pas oublier qu’après le temps de héros est venu celui des saints.

Les monastères ont vanté leurs mérites dans des hagiographies (des vies de saints) où l’on retrouve un peu le ton de nos marvel comics d’aujourd’hui : les superméchants viennent opprimer le peuple jusqu’à ce que les supersaints viennent le délivrer avec l’aide de Dieu ou… par la ruse.

Seulement, même si l’Église parlait sans doute en breton, ne serait-ce que pour se faire comprendre, elle écrivait toujours en latin. C’est dommage, mais ces vies de saints sont souvent pleines d’informations, et elles ne sont d’ailleurs pas dénuées d’intérêt littéraire.

Nous vous ferons grâce du latin. Voici le début de la vie de Saint Pol qu’Albert Le Grand a résumée au XVIIème siècle :

Le comte, voyant les miracles que Dieu faisait par les mérites de St Pol, le supplia de délivrer cette île de l’importunité d’un horrible dragon, long de soixante pieds, couvert de dures écailles, lequel sortait souvent de sa caverne, et, se ruant sur les prochains villages, dévorait hommes, femmes et bestiaux indifféremment. St Pol consola le comte, et passa la nuit en prières avec ses prêtres et, le matin, dit la messe et se mit en chemin vers la caverne du dragon, avec ses ornements sacerdotaux ; le compte et le peuple le suivirent jusqu’à un endroit d’où ils lui montrèrent la caverne du dragon et n’osèrent passer outre. Il se trouva un jeune gentilhomme de la paroisse de Cléder, lequel s’offrit d’accompagner St Pol et jamais ne le quitter ; le saint accepta son offre, et, ayant béni son épée, marchèrent contre le dragon, auquel le Saint commanda de sortir de sa tanière ; ce qu’il fit, roulant les yeux, en sa tête, froissant la terre de ses écailles et sifflant si horriblement, qu’il faisait retentir les rivages circonvoisins...

Notons en passant que la langue bretonne existe bien à cette époque (on en a des traces écrites dès le VIIIème siècle), mais que c’est à partir des Xèmeet XIème siècles « seulement » qu’un latin de moins en moins latin se met à ressembler véritablement à la langue française.

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1 Traduction de Joseph d’Arbois de Jubainville, Cours de littérature celtique.