Submersion d’Is

Genre
Poetry
Language
French
Source
Paris, Didier et Cie Libraires, 1882
Transcription
Sébastien Marineau
In the same work :

LÉGENDE DE CORNOUAILLE

          Ab’oe eo beuzet ar gêr a Is 
          Den n’eus kavet par da Bariz. 
          Depuis qu’est noyée la ville d’Is, 
          Personne n’a trouvé l’égale de Paris. 
                              Vieil adage

I

C’était une cité splendide. Notre histoire
Garde le souvenir de son immense gloire.
Nulle ville n’était l’égale de Keris,
Et depuis cette nuit où la vague brutale
Engloutit pour toujours la grande capitale,
Nulle ville ne fut l’égale de Paris (1).

C’était une cité splendide et souveraine ;
L’Armor des temps passés en avait fait sa reine.
Ses palais étaient beaux ; ses jardins et ses tours
Lui donnaient comme sœurs toutes les Babylones ;
Sur le marbre éclatant de ses blanches colonnes,
Des fleurs se dessinaient en gracieux contours.

Pour elles les démons s’étaient montrés prodigues ;
Des Korrigans sournois avaient bâti ses digues.
Et sur ses monuments jeté l’or précieux ;
Mais le soir, quand venaient les ténèbres complices,
Elle s’abandonnait à d’infâmes délices,
Et ses péchés montaient jusqu’au dôme des cieux.

Comme aux siècles passés l’immonde Pentapole,
Elle avait inventé, ville coupable et folle,
Des voluptés sans nom, d’infernales amours ;
Des crimes, chaque nuit, s’ajoutaient à ses crimes ;
Près d’elle, cependant, grondaient les grands abîmes,
Mais ses chants l’empêchaient d’entendre les flots sourds.

Tous ceux qui l’habitaient avaient perdu leurs âmes ;
Les vieillards, les enfants, les hommes et les femmes
Tous avaient consenti des pactes à l’enfer.
Tous étaient aveuglés : la nuit luxurieuse,
Ne laissait pas leurs yeux voir la mer furieuse
Battre à coups redoublés leurs écluses de fer.

II

Ce soir, dans le palais du roi, le bal folâtre
Rassemble autour d’Ahès une foule idolâtre ;
Des princes opulents sont venus en Armor
Pour elle ; ils sont venus des quatre bouts du monde ;
L’azur de son regard, l’or de sa tresse blonde,
Causent bien des soucis au bon roi Grallon-Maur.

Mais Ahès n’aime pas son vieux père qui l’aime ;
Quand elle voit pleurer le vieillard, au front blême,
Il ne lui vient aux yeux qu’un sourire moqueur.
Pourvu que chaque soir, dans une impure ivresse,
Un nouvel amoureux la prenne pour maîtresse,
Ahès aura toujours assez de joie au cœur.

Elle a perdu l’honneur, couronne de la femme.
Elle a depuis longtemps affranchi sa jeune âme,
De la sainte pudeur et du remords amer.
Et cette nuit, malgré l’orage qui s’indigne.
Elle danse, laissant pendre à son cou de cygne,
La grande clef d’argent des portes de la mer.

III

Or voici que soudain, au plus beau de la fête,
Le chœur des instruments s’affaiblit et s’arrête ;
On voit, le long des murs, les seigneurs se ranger,
Et les couples unis dans les danses lascives,
Se disjoindre, et s’ouvrir les portes d’or massives,
Devant un roi puissant venu de l’étranger.

Il est vêtu de rouge ; à sa toque, une plume
Jette le même éclat que le feu qui s’allume.
En lui l’être qui vit dans la fange, rampant,
A l’être ailé, qui plane au soleil, se mélange ;
Ses yeux sont rayonnants comme les yeux de l’ange,
Mais sont fascinateurs comme ceux du serpent !

Il est venu sans suite, et n’ayant pour escorte
Qu’un petit sonneur noir et mal bâti, qui porte
Son biniou de cuir comme on porte un penn-bazh.
La peau d’un bouc lui sert de vêtement de fête.
Par instants on croit voir, vaguement, sur sa tête
Les deux cornes des nains qui vivent aux lieux bas.

« Amis, dit l’étranger, c’est l’amour qui m’amène ;
« J’ai quitté mes sujets et mon lointain domaine.
« Pour conduire le bal avec la pennhêrezh (2) ;
« Le sonneur que voici va diriger la danse
« Il surpasse, dans l’art de régler la cadence,
« Tous les ménétriers célèbres de l’Arhez. »

Et l’affreux nain, sonnant une valse effrénée,
Ahès tournait, semblable à la feuille entraînée
Au mois noir (3), par le vent qui descend des coteaux.
Ahès dit : « Quelle est donc cette danse nouvelle ? »
Le prince rouge dit : « C’est la ronde éternelle,
« Que mènent en enfer les péchés capitaux. »

« Mais l’heure passe ; adieu, garde-moi ton cœur tendre,
« A bientôt, ma chérie ! » Alors on crut entendre
Un grand bruit du côté des écluses de fer ;
Et la fille du roi, pâle, folle, éperdue.
Vit que la clef d’argent n’était plus suspendue
A son cou blanc qu’avait embrassé Lucifer !

IV

Cependant, exilé dans une salle obscure,
Le roi Grallon, couvrant de ses mains sa figure,
Songe seul, dévoré par un amer tourment.
Il sent jusqu’à son cœur la tristesse descendre ;
Il est assis dans l’âtre ; il pleure ; et sous la cendre,
Le morne feu du soir expire lentement.

La tempête de mer au dehors se déchaîne,
Et l’on entend crier la porte de vieux chêne,
Au souffle impétueux du nocturne ouragan.
Bientôt sous l’aquilon qui redouble, elle cède ;
Et Grallon, secouant le rêve qui l’obsède,
Voit entrer Guennolé, fils du comte Fragan.

Sa robe est d’un blanc pur ; son beau front s’environne
D’un cercle de rayons, comme d’une couronne :
« Grand roi, dit-il, quand l’eau descend du haut des monts,
« Redoutable torrent devant qui tout s’écroule,
« Elle a moins de fureur que la vague qui roule
« Maintenant sur Keris que Dieu livre aux démons ;

« Prends ton trésor et fuis sur ton cheval sauvage ;
« Il est encore temps de gagner le rivage.
« Toi seul seras sauvé ; tel est l’ordre de Dieu.
« Écoute ce bruit sourd et ces rumeurs confuses ;
« L’ange noir vient d’ouvrir les terribles écluses,
« Keris est à la mer, comme Sodome au feu. »

Et le vieux roi partit, et son coursier fidèle,
Plus vif et plus léger que la jeune hirondelle,
Faisait jaillir le feu des pierres du vallon ;
Et les flots, descendant toujours en avalanches,
Retentissants, mêlaient déjà leurs crêtes blanches
Sur les toits effrayés des palais de Grallon.

V

Pêcheur, voici venir l’heure crépusculaire ;
Dans son miroir uni, l’Océan sans colère,
Reflète par milliers les feux du firmament ;
Le ciel n’a pas de vents, la mer n’a pas de vagues,
D’où vient que l’on entend sur l’eau des plaintes vagues,
Et dans l’air s’élever comme un bruissement ?

Bon voyageur, ce sont des âmes désolées.
Quand les flots sont cléments et les nuits étoilées,
Dans le calme du soir, on les entend gémir ;
Sous cette baie immense une ville sommeille,
Bon voyageur, Keris la morte se réveille ;
Prions, et le Seigneur la laissera dormir.

(1) Kêr-Is, ville d’Is ; Par-Is, égale d’Is, Paris. Voyez le Foyer Breton d’Emile Souvestre.
(1) Héritière.
(2) Miz-du, le mois noir, novembre.