XL

Genre
Various
Language
French
Source
Paris, Eugène Renduel, 1834
Transcription
Sébastien Marineau
In the same work :

Croyez-vous que le bœuf qu’on nourrit à l’étable pour l’atteler au joug, et qu’on engraisse pour la boucherie, soit plus à envier que le taureau qui cherche libre sa nourriture dans les forêts ?

Croyez-vous que le cheval qu’on selle et qu’on bride, et qui a toujours abondamment du foin dans le râtelier, jouisse d’un sort préférable à celui de l’étalon qui, délivré de toute entrave, hennit et bondit dans la plaine ?

Croyez-vous que le chapon à qui l’on jette du grain dans la basse-cour, soit plus heureux que le ramier qui, le matin, ne sait pas où il trouvera sa pâture de la journée ?

Croyez-vous que celui qui se promène tranquille dans un de ces parcs qu’on appelle chaumes, ait une vie plus douce que le fugitif qui, de bois en bois et de rocher en rocher, s’en va le cœur plein de l’espérance de se créer une patrie  ?

Croyez-vous que le serf imbécile, assis à la table de son seigneur, en savoure plus les mets délicats, que le soldat de la liberté son morceau de pain noir ?

Croyez-vous que celui qui dort, la corde au cou, sur la litière que lui a jetée son maître, ait un meilleur sommeil que celui qui, après avoir combattu pendant le jour pour ne dépendre d’aucun maître, se repose quelques heures, la nuit, sur la terre, au coin d’un champ ?

Croyez-vous que le lâche, qui traîne en tout lieu la chaîne de l’esclave, soit moins chargé que l’homme de courage qui porte les fers du prisonnier ?

Croyez-vous que l’homme timide qui expire dans son lit, étouffé par l’air infect qui environne la tyrannie, ait une mort plus désirable que l’homme ferme qui, sur l’échafaud, rend à Dieu son âme libre comme il l’a reçue de lui ?

Le travail est partout et la souffrance partout : seulement il y a des travaux stériles et des travaux féconds, des souffrances infâmes et des souffrances glorieuses.