XXXIII

Genre
Divers
Langue
Français
Source
Paris, Eugène Renduel, 1834
Transcription
Sébastien Marineau
Dans le même ouvrage :

Au temps où les feuilles jaunissent, un vieillard, chargé d’un faix de ramée, revenait lentement vers sa chaumière, située sur la pente d’un vallon.

Et du côté où s’ouvrait le vallon y entre quelques arbres jetés çà et là, on voyait les rayons obliques du soleil, déjà descendu sous l’horizon, se jouer dans les nuages du couchant et les teindre de couleurs innombrables, qui peu à peu allaient s’effaçant.

Et le vieillard, arrivé à sa chaumière, son seul bien avec le petit champ qu’il cultivait auprès, laissa tomber le faix de ramée, s’assit sur un siège de bois noirci par la fumée de l’âtre, et baissa la tète sur sa poitrine dans une profonde rêverie.

Et de fois à autre sa poitrine gonflée laissait échapper un court sanglot, et d’une voix cassée, il disait :

Je n’avais qu’un fils, ils me l’ont pris ; qu’une pauvre vache, ils me l’ont prise pour l’impôt de mon champ.

Et puis, d’une voix plus faible, il répétait : Mon fils, mon fils : et une larme venait mouiller ses vieilles paupières, mais elle ne pouvait couler.

Comme il était ainsi s’attristant, il entendit quelqu’un qui disait : Mon père, que la bénédiction de Dieu soit sur vous et sur les vôtres !

Les miens, dit le vieillard, je n’ai plus personne qui tienne à moi ; je suis seul.

Et, levant les yeux, il vit un pèlerin debout, à la porte, appuyé sur un long bâton ; et sachant que c’est Dieu qui envoie les hôtes, il lui dit :

Que Dieu vous rende votre bénédiction. Entrez, mon fils : tout ce qu’a le pauvre est au pauvre.

Et allumant sur le foyer son faix de ramée, il se mit à préparer le repas du voyageur.

Mais rien ne pouvait le distraire de la pensée qui l’oppressait : elle était là toujours sur son cœur.

Et le pèlerin, ayant connu ce qui le troublait si amèrement lui dit : Mon père, Dieu vous éprouve par la main des hommes. Cependant il y a des misères plus grandes que votre misère. Ce n’est pas l’opprimé qui souffire le plus, ce sont les oppresseurs.

Le vieillard secoua la tête et ne répondit point.

Le pèlerin reprit : Ce que maintenant vous ne croyez pas, vous le croirez bientôt.

Et l’ayant fait asseoir, il posa les mains sur ses yeux ; et le vieillard tomba dans un sommeil semblable au sommeil pesant, ténébreux, plein d’horreur, qui saisit Abraham, quand Dieu lui montra les malheurs futurs de sa race.

Et il lui sembla être transporté dans un vaste palais, près d’un lit, et à côté du lit était une couronne, et dans ce lit un homme qui dormait, et ce qui se passait dans cet homme, le vieillard le voyait, ainsi que le jour, durant la veille, on voit ce qui se passe sous les yeux.

Et l’homme qui était là, couché sur un lit d’or, entendait comme les cris confus d’une multitude qui demande du pain. C’était un bruit pareil au bruit des flots qui se brisent contre le rivage pendant la tempête. Et la tempête croissait, et le bruit croissait ; et l’homme qui dormait voyait les flots monter de moment en moment, et battre déjà les murs du palais, et il faisait des efforts inouïs comme pour fuir, et il ne pouvait pas, et son angoisse était extrême.

Pendant qu’il le regardait avec frayeur, le vieillard fut soudain transporté dans un autre palais. Celui qui était couché là ressemblait plutôt à un cadavre qu’à un homme vivant.

Et dans son sommeil, il voyait devant lui des têtes coupées ; et, ouvrant la bouche, ces têtes disaient :

Nous nous étions dévoués pour toi, et voilà le prix que nous avons reçu. Dors, dors, nous ne dormons pas, nous. Nous veillons l’heure de la vengeance : elle est proche.

Et le sang se figeait dans les veines de l’homme endormi. Et il se disait : Si au moins je pouvais laisser ma couronne à cet enfant : et ses yeux hagards se tournaient vers un berceau sur lequel on avait posé un bandeau de reine.

Mais lorsqu’il commençait à se calmer et à se consoler un peu dans cette pensée, un autre homme, semblable à lui par les traits, saisit l’enfant et l’écrasa contre la muraille.

Et le vieillard se sentit défaillir d’horreur.

Et il fut transporté au même instant en deux lieux divers ; et, quoique séparés, ces lieux, pour lui, ne formaient qu’un lieu.

Et il vit deux hommes, qu’à l’âge près on aurait pu prendre pour le même homme : et il comprit qu’ils avaient été nourris dans le même sein.

Et leur sommeil était celui du condamné qui attend le supplice à son réveil. Des ombres enveloppées d’un linceul sanglant passaient devant eux et chacune d’elles, en passant, les touchait, et leurs membres se retiraient et se contractaient, comme pour se dérober à cet attouchement de la mort.

Puis ils se regardaient l’un l’autre avec une espèce de sourire affreux, et leur œil s’enflammait, et leur main s’agitait convulsivement sur un manche de poignard.

Et le vieillard vit ensuite un homme blême et maigre. Les soupçons se glissaient en foule près de son lit, distillaient leur venin sur sa face, murmuraient à voix basse des paroles sinistres, et enfonçaient lentement leurs ongles dans son  crâne mouillé d’une sueur froide. Et une forme humaine, pâle comme un suaire, s’approcha de lui, et, sans parler, lui montra du doigt une marque livide qu’elle avait autour du cou. Et, dans le lit où il gisait, les genoux de l’homme blême se choquèrent, et sa bouche s’entr’ouvrit de terreur, et ses yeux se dilatèrent horriblement.

Et le vieillard, transi d’effroi, fut transporté dans un palais plus grand.

Et celui qui dormait là ne respirait qu’avec une peine extrême. Un spectre noir était accroupi sur sa poitrine et le regardait en ricanant. Et il lui parlait à l’oreille, et ses paroles devenaient des visions dans l’âme de l’homme qu’il pressait et foulait de ses os pointus.

Et celui-ci se voyait entouré d’une innombrable multitude qui poussait des cris effrayants :

Tu nous as promis la liberté, et tu nous as donné l’esclavage.

Tu nous as promis de régner par les lois, et les lois ne sont que tes caprices.

Tu nous as promis d’épargner le pain de nos femmes et de nos enfants, et tu as doublé notre misère pour grossir tes trésors.

Ta nous as promis de la gloire, et tu nous as valu le mépris des peuples et leur juste haine.

Descends, descends, et va dormir avec les parjures et les tyrans.

Et il se sentait précipité, traîné par cette multitude, et il s’accrochait à des sacs d’or, et les sacs crevaient, et l’or s’échappait et tombait à terre.

Et il lui semblait qu’il errait pauvre dans le monde, et, qu’ayant soif, il demandait à boire par charité, et qu’on lui présentait un verre plein de boue, et que tous le fuyaient, tous le maudissaient, parce qu’il était marqué au front du signe des traîtres.

Et le vieillard détourna de lui les yeux avec dégoût.

Et dans deux autres palais, il vit deux autres hommes rêvant de supplices. Car, disaient-ils, où trouverons-nous quelque sûreté ? Le sol est miné sous nos pieds ; les nations nous abhorrent; les petits enfants même, dans leurs prières, demandent à Dieu, soir et matin, que la terre soit délivrée de nous.

Et l’un condamnait à la prison dure, c’est-à-dire à toutes les tortures du corps et de l’àme et à la mort de la faim, des malheureux qu’il soupçonnait d’avoir prononcé le mot de patrie ; et l’autre, après avoir confisqué leurs biens, ordonnait de jeter au fond d’un cachot deux jeunes filles coupables d’avoir soigné leurs frères blessés dans un hôpital.

Et comme ils se fatiguaient à ce travail de bourreau, des messagers leur arrivèrent.

Et l’un des messagers disait : Vos provinces du Midi ont brisé leurs chaînes, et avec les tronçons elles ont chassé vos gouverneurs et vos soldats.

Et l’autre : Vos aigles ont été déchirées sur les bords du large tleuve : ses flots en emportent les débris.

Et les deux rois se tordaient sur leur couche.

Et le vieillard en vit un troisième. Il avait chassé Dieu de son cœur, et, dans son cœur, à la place de Dieu, était un ver qui le rongeait sans relâche ; et quand l’angoisse devenait plus vive, il balbutiait de sourds blasphèmes, et ses lèvres se couvraient d’une écume rougeâtre.

Et il lui semblait être dans une plaine immense, seul avec le ver qui ne le quittait point. Et cette plaine était un cimetière, le cimetière d’un peuple égorgé.

Et tout à coup voilà que la terre s’émeut ; les tombes s’ouvrent, les morts se lèvent et s’avancent en foule : et il ne pouvait ni faire un mouvement, ni pousser un cri.

Et tous ces morts, hommes, femmes, enfants, le regardaient en silence : et après un peu de temps, dans le même silence, ils prirent les pierres des tombes et les posèrent autour de lui.

Il en eut d’abord jusqu’aux genoux, puis jusqu’à la poitrine, puis jusqu’à la bouche, et il tendait avec effort les muscles de son cou pour respirer une fois de plus ; et l’édifice montait toujours, et lorsqu’il fut achevé, le faîte se perdait dans une nuée sombre.

Les forces du vieillard commençaient à l’abandonner ; son âme regorgeait d’épouvante.

Et voilà qu’ayant traversé plusieurs salles désertes, dans une petite chambre, sur un lit qu’éclairait à peine une lampe pâle, il aperçoit un homme usé par les ans.

Autour du lit étaient sept peurs, quatre d’un côté, trois de l’autre.

Et l’une des peurs posa la main sur le cœur de l’homme âgé, et il tressaillit, et ses membres tremblèrent ; et la main resta là tant qu’elle sentit un peu de chaleur.

Et après celle-ci une autre plus froide fit ce qu’avait fait la première, et toutes posèrent la main sur le cœur de l’homme âgé.

Et il se passa en lui des choses qu’on ne peut dévoiler.

Il voyait dans le lointain, vers le pôle, un fantôme horrible qui lui disait : Donne-toi à moi, et je te réchaufferai de mon haleine.

Et de ses doigts glacés, l’homme de peur écrivait un pacte, je ne sais quel pacte, mais chaque mot en était comme un râle d’agonie.

Et ce fut la dernière vision. Et le vieillard s’étant réveillé, rendit grâces à la Providence de la part qu’elle lui avait faite dans les douleurs de la vie.

Et le pèlerin lui dit : Espérez et priez ; la prière obtient tout. Votre fils n’est pas perdu ; vos yeux le reverront avant de se fermer. Attendez en paix les jours de Dieu.

Et le vieillard attendit en paix.