XXX

Genre
Divers
Langue
Français
Source
Paris, Eugène Renduel, 1834
Transcription
Sébastien Marineau
Dans le même ouvrage :

Quand la charité se fut refroidie et que l’injustice eut commencé à croître sur la terre, Dieu dit à un de ses serviteurs : Va de ma part trouver ce peuple, et annonce-lui ce que tu verras ; et ce que tu verras arrivera certainement, à moins que, quittant ses voies mauvaises, il ne se repente et ne revienne à moi.

Et le serviteur de Dieu obéit à son commandement, et s’étant revêtu d’un sac, et ayant répandu de la cendre sur sa tête, il s’en alla vers cette multitude, et, élevant la voix, il disait :

Pourquoi irritez-vous le Seigneur pour votre perte ? Quittez vos voies mauvaises : repentez-vous et revenez à lui.

Et les uns, écoutant ces paroles, en étaient touchés, et les autres s’en moquaient, disant : Qui est celui-ci, et que vient-il nous dire ? Qui l’a chargé de nous reprendre ? C’est un insensé.

Et voilà, l’Esprit de Dieu saisit le prophète, et le temps s’ouvrit à ses yeux, et les siècles passèrent devant lui.

Et tout à coup déchirant ses vêtements : Ainsi, dit-il, sera déchirée la famille d’Adam.

Les hommes d’iniquité ont mesuré la terre au cordeau : ils en ont compté les habitants, comme on compte le bétail, tête à tête.

Ils ont dit : Partageons-nous cela, et faisons-en une monnaie à notre usage.

Et le partage s’est fait, et chacun a pris ce qui lui était échu, et la terre et ses habitants sont devenus la possession des hommes d’iniquité, et, se consultant tous ensemble, ils se sont demandé : Combien vaut notre possession ? et tous ensemble ils ont répondu – Trente deniers.

Et ils ont commencé à trafiquer entre eux avec ces trente deniers.

Il y a eu des achats, des ventes, des trocs ; des hommes pour de la terre, de la terre pour des hommes, et de l’or pour appoint.

Et chacun a convoité la part de l’autre, et ils se sont mis à s’entr’égorger pour se dépouiller mutuellement, et, avec le sang qui coulait, ils ont écrit sur un morceau de papier : Droit, et sur un autre : Gloire.

Seigneur, assez, assez !

En voilà deux qui jettent leurs crocs de fer sur un peuple. Chacun en emporte son lambeau.

Le glaive a passé et repassé. Entendez-vous ces cris déchirants ? ce sont les plaintes des jeunes épouses, et les lamentations des mères.

Deux spectres se glissent dans l’ombre; ils parcourent les campagnes et les cités. L’un, décharné comme un squelette, ronge un débris d’animal immonde ; l’autre a sous l’aisselle une pustule noire , et les chacals le suivent en hurlant.

Seigneur, Seigneur, votre courroux sera-t-il éternel ? Votre bras ne s’étendra-t-il jamais que pour frapper ? Épargnez les pères à cause des enfants. Laissez-vous attendrir aux pleurs de ces pauvres petites créatures qui ne savent pas encore distinguer leur main gauche de la droite.

Le monde s’élargit, la paix va renaître, il y aura place pour tous.

Malheur ! malheur ! le sang déborde : il entoure la terre comme une ceinture rouge.

Quel est ce vieillard qui parle de justice, en tenant d’une main une coupe empoisonnée, et caressant de l’autre une prostituée qui l’appelle, mon père ?

Il dit : C’est à moi qu’appartient la race d’Adam. Qui sont parmi vous les plus forts, et je la leur distribuerai ?

Et ce qu’il a dit, il le fait, et de son trône, sans se lever, il assigne à chacun sa proie.

Et tous dévorent, dévorent ; et leur faim va croissant, et ils se ruent les uns sur les autres, et la chair palpite, et les os craquent sous la dent.

Un marché s’ouvre, on y amène les nations la corde au cou ; on les palpe, on les pèse, on les fait courir et marcher : elles valent tant. Ce ne sont plus le tumulte et la confusion d’auparavant, c’est un commerce régulier.

Heureux les oiseaux du ciel et les animaux de la terre ! Nul ne les contraint, ils vont et viennent comme il leur semble bon.

Qu’est-ce que ces meules qui tournent sans cesse, et que broient-elles ?

Fils d’Adam, ces meules sont les lois de ceux qui vous gouvernent, et ce qu’elles broient, c’est vous.

Et à mesure que le prophète jetait sur l’avenir ces lueurs sinistres, une frayeur mystérieuse s’emparait de ceux qui l’écoutaient.

Soudain sa voix cessa de se faire entendre, et il parut comme absorbé dans une pensée profonde. Le peuple attendait en silence, la poitrine serrée et palpitante d’angoisse.

Alors le prophète : Seigneur, vous n’avez point abandonné ce peuple dans sa misère ; vous ne l’avez pas livré pour jamais à ses oppresseurs.

Et il prit deux rameaux, et il en détacha les feuilles, et, les ayant croisés, il les lia ensemble, et il les éleva au-dessus de la multitude, disant : Ceci sera votre salut ; vous vaincrez par ce signe.

Et la nuit se fit, et le prophète disparut comme une ombre qui passe, et la multitude se dispersa de tous côtés dans les ténèbres.