XXI

Genre
Divers
Langue
Français
Source
Paris, Eugène Renduel, 1834
Transcription
Sébastien Marineau
Dans le même ouvrage :

Le peuple est incapable d’entendre ses intérêts ; on doit, pour son bien, le tenir toujours en tutelle. N’est-ce pas à ceux qui ont des lumières de conduire ceux qui manquent de lumières ?

Ainsi parlent une foule d’hypocrites qui veulent faire les affaires du peuple, afin de s’engraisser de la substance du peuple.

Vous êtes incapables, disent-ils, d’entendre vos intérêts ; et, sur cela, ils ne vous permettront pas même de disposer de ce qui est à vous pour un objet que vous jugerez utile ; et ils en disposeront contre votre gré, pour un autre objet qui vous déplait et vous répugne.

Vous êtes incapables d’administrer une petite propriété commune, incapables de savoir ce qui vous est bon ou mauvais, de connaître vos besoins et d’y pourvoir ; et, sur cela, on vous enverra des hommes bien payés, à vos dépens, qui géreront vos biens à leur fantaisie, vous empêcheront de faire ce que vous voudrez, et vous forceront de faire ce que vous ne voudrez pas.

Vous êtes incapables de discerner quelle éducation il est convenable de donner à vos enfants ; et par tendresse pour vos enfants, on les jettera dans des cloaques d’impiété et de mauvaises mœurs, à moins que vous n’aimiez mieux qu’ils demeurent privés de toute espèce d’instruction.

Vous êtes incapables de juger si vous pouvez, vous et votre famille, subsister avec le salaire qu’on vous accorde pour votre travail ; et l’on vous défendra, sous des peines sévères, de vous concerter ensemble pour obtenir une augmentation de ce salaire, afin que vous puissiez vivre, vous, vos femmes et vos enfants.

Si ce que dit cette race hypocrite et avide était vrai, vous seriez bien au-dessous de la brute, car la brute sait tout ce qu’on affirme que vous ne savez pas, et elle n’a besoin que de l’instinct pour le savoir.

Dieu ne vous a pas faits pour être le troupeau de quelques autres hommes. Il vous a faits pour vivre librement en société comme des frères. Or, un frère n’a rien à commander à son frère. Les frères se lient entre eux par des conventions mutuelles, et ces conventions c’est la loi, et la loi doit être respectée, et tous doivent s’unir pour empêcher qu’on ne la viole, parce qu’elle est la sauvegarde de tous, la volonté et l’intérêt de tous.

Soyez hommes : nul n’est assez puissant pour vous atteler au joug malgré vous ; mais vous pouvez passer la tête dans le collier, si vous le voulez.

Il y a des animaux stupides qu’on enferme dans des étables, qu’on nourrit pour le travail, et puis, lorsqu’ils vieillissent, qu’on engraisse pour manger leur chair.

Il y en a d’autres qui vivent dans les champs en liberté, qu’on ne peut plier à la servitude, qui ne se laissent point séduire par des caresses trompeuses ni vaincre par des menaces et de mauvais traitements.

Les hommes courageux ressemblent à ceux-ci : les lâches sont comme les premiers.