XIII

Genre
Divers
Langue
Français
Source
Paris, Eugène Renduel, 1834
Transcription
Sébastien Marineau
Dans le même ouvrage :

C’était dans une nuit sombre ; un ciel sans astres pesait sur la terre, comme un couvercle de marbre noir sur un tombeau.

Et rien ne troublait le silence de cette nuit, si ce n’est un bruit étrange, comme d’un léger battement d’ailes, que de fois à autre on entendait au-dessus des campagnes et des cités ;

Et alors les ténèbres s’épaississaient, et chacun sentait son âme se serrer, et le frisson courir dans ses veines.

Et dans une salle tendue de noir et éclairée d’une lampe rougeâtre, sept hommes vêtus de pourpre, et la tête ceinte d’une couronne, étaient assis sur sept sièges de fer.

Et au milieu de la salle s’élevait un trône composé d’ossements, et au pied du trône, en guise d’escabeau, était un crucifix renversé ; et devant le trône, une table d’ébène, et sur la table, un vase plein de sang rouge et écumeux, et un crâne humain.

Et les sept hommes couronnés paraissaient pensifs et tristes, et, du fond de son orbite creux, leur œil de temps en temps laissait échapper des étincelles d’un feu livide.

Et l’un d’eux s’étant levé s’approcha du trône en chancelant, et mit le pied sur le crucifix.

En ce moment ses membres tremblèrent, et il sembla près de défaillir. Les autres le regardaient immobiles ; ils ne firent pas le moindre mouvement, mais je ne sais quoi passa sur leur front, et un sourire qui n’est pas de l’homme contracta leurs lèvres.

Et celui qui avait semblé près de défaillir étendit la main, saisit le vase plein de sang, en versa dans le crâne, et le but.

Et cette boisson parut le fortifier.

Et dressant la tête, ce cri sortit de sa poitrine comme un sourd râlement :

Maudit soit le Christ, qui a ramené sur la terre la Liberté !

Et les six autres hommes couronnés se levèrent tous ensemble, et tous ensemble poussèrent le même cri :

Maudit soit le Christ, qui a ramené sur la terre la Liberté !

Après quoi, s’étant rassis sur leurs sièges de fer, le premier dit :

Mes frères, que ferons-nous pour étouffer la Liberté ? Car notre règne est fini, si le sien commence. Notre cause est la même : que chacun propose ce qui lui semblera bon.

Voici pour moi le conseil que je donne. Avant que le Christ vînt, qui se tenait debout devant nous ? C’est sa religion qui nous a perdus : abolissons la religion du Christ.

Et tous répondirent : il est vrai. Abolissons la religion du Christ.

Et un second s’avança vers le trône, prit le crâne humain, y versa du sang, le but, et dit ensuite :

Ce n’est pas la religion seulement qu’il faut abolir, mais encore la science et la pensée ; car la science veut connaître ce qu’il n’est pas bon pour nous que l’homme sache, et la pensée est toujours prête à regimber contre la force.

Et tous répondirent : Il est vrai. Abolissons la science et la pensée.

Et ayant fait ce qu’avaient fait les deux premiers , un troisième dit :

Lorsque nous aurons replongé les hommes dans l’abrutissement en leur ôtant et la religion, et la science, et la pensée, nous aurons fait beaucoup, mais il nous restera quelque chose encore à faire.

La brute a des instincts et des sympathies dangereuses. Il faut qu’aucun peuple n’entende la voix d’un autre peuple, de peur que si celui-là se plaint et remue, celui-ci ne soit tenté de l’imiter. Qu’aucun bruit du dehors ne pénètre chez nous.

Et tous répondirent : Il est vrai. Qu’aucun bruit du dehors ne pénètre chez nous.

Et un quatrième dit : Nous avons notre intérêt, et les peuples ont aussi leur intérêt opposé au nôtre. S’ils s’unissent pour défendre contre nous cet intérêt, comment leur résisterons-nous ?

Divisons pour régner. Créons à chaque province, à chaque ville, à chaque hameau, un intérêt contraire à celui des autres hameaux, des autres villes, des autres provinces.

De cette manière tous se haïront, et ils ne songeront pas à s’unir contre nous.

Et tous répondirent : Il est vrai. Divisons pour régner : la concorde nous tuerait.

Et un cinquième, ayant deux fois rempli de sang et vidé deux fois le crâne humain, dit :

J’approuve tous ces moyens, ils sont bons, mais insuffisants. Faites des brutes, c’est bien ; mais effrayez ces brutes, frappez-les de terreur par une justice inexorable et par des supplices atroces, si vous ne voulez pas tôt ou tard en
être dévorés. Le bourreau est le premier ministre d’un bon prince.

Et tous répondirent : Il est vrai. Le bourreau est le premier ministre d’un bon prince.

Et un sixième dit :

Je reconnais l’avantage des supplices prompts, terribles, inévitables. Cependant il y a des âmes fortes et des âmes désespérées qui bravent les supplices.

Voulez-vous gouverner aisément les hommes, amollissez-les par la volupté. La vertu ne nous vaut rien ; elle nourrit la force : épuisons-la plutôt par la corruption.

Et tous répondirent : Il est vrai. Épuisons la force et l’énergie et le courage par la corruption.

Alors, le septième ayant comme les autres bu dans le crâne humain, parla de la sorte, les pieds sur le crucifix :

Plus de Christ ; il y a guerre à mort, guerre éternelle entre lui et nous.

Mais comment détacher de lui les peuples ? C’est une tentative vaine. Que faire donc ? Écoutez-moi : il faut gagner les prêtres du Christ avec des biens, des honneurs et de la puissance.

Et ils commanderont au peuple, de la part du Christ, de nous être soumis en tout, quoi que nous fassions, quoi que nous ordonnions ;

Et le peuple les croira, et il obéira par conscience, et notre pouvoir sera plus affermi qu’auparavant.

Et tous répondirent : Il est vrai. Gagnons les prêtres du Christ.

Et tout à coup la lampe qui éclairait la salle s’éteignit, et les sept hommes se séparèrent dans les ténèbres.

Et il fut dit à un juste, qui en ce moment veillait et priait devant la croix : Mon jour approche. Adore et ne crains rien.