XI

Genre
Divers
Langue
Français
Source
Paris, Eugène Renduel, 1834
Transcription
Sébastien Marineau
Dans le même ouvrage :

Et j’avais vu les maux qui arrivent sur la terre, le faible opprimé, le juste mendiant son pain, le méchant élevé aux honneurs et regorgeant de richesses, l’innocent condamné par des juges iniques, et ses enfants errants sous le soleil.

Et mon âme était triste, et l’espérance en sortait de toutes parts comme d’un vase brisé.

Et Dieu m’envoya un profond sommeil.

Et dans mon sommeil, je vis comme une forme lumineuse, debout près de moi, un Esprit dont le regard doux et perçant pénétrait jusqu’au fond de mes pensées les plus secrètes.

Et je tressaillis, non de crainte ni de joie, mais comme d’un sentiment qui serait un mélange inexprimable de l’une et de l’autre.

Et l’Esprit me dit : Pourquoi es-tu triste ?

Et je répondis en pleurant : Oh ! voyez les maux qui sont sur la terre.

Et la forme céleste se prit à sourire d’un sourire ineffable, et cette parole vint à mon oreille :

Ton œil ne voit rien qu’à travers ce milieu trompeur que les créatures nomment le temps. Le temps n’est que pour toi : il n’y a point de temps pour Dieu.

Et je me taisais, car je ne comprenais pas.

Tout à coup l’Esprit : Regarde, dit-il.

Et, sans qu’il y eût désormais pour moi ni avant ni après, en un même instant, je vis à la fois ce que, dans leur langue infirme et défaillante, les hommes appellent passé, présent, avenir.

Et tout cela n’était qu’un, et cependant, pour dire ce que je vis, il faut que je redescende au sein du temps, il faut que je parle la langue infirme et défaillante des hommes.

Et toute la race humaine me paraissait comme un seul homme.

Et cet homme avait fait beaucoup de mal, peu de bien, avait senti beaucoup de douleurs, peu de joies.

Et il était là, gisant dans sa misère, sur une terre tantôt glacée, tantôt brûlante, maigre, affamé, souffrant, affaissé d’une langueur entremêlée de convulsions, accablé de chaînes forgées dans la demeure des démons.

Sa main droite en avait chargé sa main gauche, et la gauche en avait chargé la droite, et au milieu de ses rêves mauvais il s’était tellement roulé dans ses fers, que tout son corps en était couvert et serré.

Car dès qu’ils le touchaient seulement, ils se collaient à sa peau comme du plomb bouillant, ils entraient dans la chair et n’en sortaient plus.

Et c’était là l’homme, je le reconnus.

Et voilà, un rayon de lumière partait de l’Orient, et un rayon d’amour du Midi, et un rayon de force du Septentrion.

Et ces trois rayons s’unirent sur le cœur de cet homme.

Et quand partit le rayon de lumière une voix dit : Fils de Dieu, frère du Christ, sache ce que tu dois savoir.

Et quand partit le rayon d’amour, une voix dit : Fils de Dieu, frère du Christ, aime qui tu dois aimer.

Et quand partit le rayon de force, une voix dit : Fils de Dieu, frère du Christ, fais ce qui doit être fait.

Et quand les trois rayons se furent unis, les trois voix s’unirent aussi, et il s’en forma une seule voix, qui dit :

Fils de Dieu, frère du Christ, sers Dieu et ne sers que lui seul.

Et alors ce qui jusque-là ne m’avait semblé qu’un homme, m’apparut comme une multitude de peuples et de nations.

Et mon premier regard ne m’avait pas trompé, et le second ne me trompait pas non plus.

Et ces peuples et ces nations, se réveillant sur leur lit d’angoisse, commencèrent à se dire :

D’où viennent nos souffrances et notre langueur, et la faim et la soif qui nous tourmentent, et les chaînes qui nous courbent vers la terre et entrent dans notre chair ?

Et leur intelligence s’ouvrit, et ils comprirent que les fils de Dieu, les frères du Christ, n’avaient pas été condamnés par leur père à l’esclavage, et que cet esclavage était la source de tous leurs maux.

Chacun donc essaya de rompre ses fers, mais nul n’y parvint.

Et ils se regardèrent les uns les autres avec une grande pitié ; et l’amour agissant en eux, ils se dirent : Nous avons tous la même pensée, pourquoi n’aurions-nous pas tous le même cœur ? Ne sommes-nous pas tous les fils du même Dieu et les frères du même Christ ? Sauvons-nous, ou mourons ensemble.

Et ayant dit cela, ils sentirent en eux une force divine, et j’entendis leurs chaînes craquer, et ils combattirent six jours contre ceux qui les avaient enchaînés, et le sixième jour ils furent vainqueurs, et le septième fut un jour de repos.

Et la terre, qui était sèche, reverdit, et tous purent manger de ses fruits, et aller et venir sans que personne leur dît : Où allez-vous ? on ne passe point ici.

Et les petits enfants cueillaient des fleurs, et les apportaient à leur mère, qui doucement leur souriait.

Et il n’y avait ni pauvres ni riches, mais tous avaient en abondance les choses nécessaires à leurs besoins, parce que tous s’aimaient et s’aidaient en frères.

Et une voix, comme la voix d’un ange, retentit dans les cieux : Gloire à Dieu, qui a donné l’intelligence, l’amour, la force à ses enfants ! Gloire au Christ, qui a rendu à ses frères la liberté !