Ebahi (100) suis, et très émerveillé,
En regardant de ce monde le fait (101).
S’on (102) demande dont (103) t’es-tu éveillé,
Qui d’y penser conte n’avais onc (104) fait (105),
Je vous réponds qu’il est trestout (106) infait (107),
Très obscurci, nul n’y voit sa conduite,
Tout tend à mal, bonté est en nous cuite (108), 
De craindre Dieu, le servir et aimer
L’âme aujourd’hui est petitement duite (109),
Dont j’en doute (110) le derrain (111) très amer.

Partout ce que raison a conseillé
On peut bien voir qu’il n’est fors contrefait (112)
Bien peu en voi (113) qui aient guère veillé,
Fors en tout mal chacun y est parfait (114),
Ce que Dieu a commandé par effet
De le savoir âme ne fait poursuite,
Les plus pécheurs sont des meilleurs l’élite,
Au temps qui court rien ne font à blâmer
Et tient l’on sot qui en Dieu se délite (115),
Dont j’en doute le derrain très amer.

Hélas quand nous aurons bien travaillé (116)
En ce trépas (117) méchant (118) et imparfait,
En en vices dormi et sommeillé,
En peu d’heures sera tout ce défait.
Le vil pécheur qui vers Dieu se forfait (119),
Que dira-il quand il verra la suite
De ses péchés, qui en Enfer a fuite,
Le mèneront ardoir (120) et enflammer (121).
Je n’en voi nul qui loyaument s’acquitte (122),
Dont j’en doute le derrain très amer.

Prince des cieux, faites que soit réduite (123)
Mon âme qui en péché s’est déduite (124).
Pour l’en laver n’y suffirait la mer,
Elle a en soi seule plaisance (125) enduite (126),
Dont j’en doute le derrain très amer.

— NOTE —

(100) «étonné», «troublé» et parfois même «effrayé»  (101) l’activité  (102) si on  (103) d’où > pourquoi  (104) jamais  (105) que tu n’en avais jamais parlé  (106) tout  (107) infecté  (108) détruite (cf l’expression c’est cuit en français moderne)  (109) conduite, gouvernée  (110) j’en crains  (111) le dernier jour > le jour de la mort  (112) qu’il n’est qu’apparence  (113) j’en vois bien peu  (114) Chacun n’est parfait qu’en tout mal  (115) qui fait ses délices de Dieu  (116) Le sens du mot travail est en train d’évoluer lorsque Jean Meschinot écrit cette ballade. Le latin tripalium désigne d’abord un instrument de torture et, en effet, travail signifie d’abord torture. Mais son sens s’affaiblit, et il évoque progressivement évoquer la peine, la fatigue, et enfin le labeur.  (117) passage  (118) malheureux  (119) commet une faute et se perd  (120) brûler  (121) s’enflammer  (122) se rachète  (123) retournée, partie en retraite  (124) s’est réjouie  (125) plaisir, jouissance  (126) incitée ou introduite