Préface de F.-M. Luzel

Genre
Poetry
Language
French
Source
Guingamp, P. Le Goffic, 1865
Transcription
Sébastien Marineau
In the same work :

Au lieu de donner au public une préface dans le but de faire connaître la valeur et le plan de cet ouvrage, nous croyons devoir nous borner à mettre sous les yeux les lignes suivantes de M. Luzel, dont le témoignage fera foi, nous l’espérons, quand il s’agira de juger du mérite des œuvres poétiques de l’auteur dont nous sommes heureux de publier les productions.

P. Le Goffic

M. Prosper Proux

On dirait que notre vieille langue bretonne, si longtemps dédaignée, méprisée, insultée, et à laquelle on prédisait, dans un avenir très prochain, une ruine complète, est à la veille, au contraire, d’avoir aussi sa renaissance et de réclamer son ancienne place au soleil, avec toute la confiance que peuvent inspirer des droits trop longtemps méconnus et des titres aussi respectables que ceux qu’elle possède. Le sentiment national, que l’on croyait avoir forcé dans ses derniers retranchements et réduit enfin à s’avouer vaincu et à abdiquer devant les progrès de la civilisation moderne, semble se réveiller d’un long assoupissement, vivace et plein d’espoir, et protester par les chants de toute une pléiade de poètes nouveaux – ou plutôt de bardes – contre les funèbres prédictions dont les journaux sont remplis depuis quelque temps. On se remue du côté de la Basse-Bretagne, ce pays de tranquillité et d’immobilité proverbiale, et chaque jour une nouvelle voix s’y élève – en Tréguier, en Cornouaille, en Léon, en Vannes – pour affirmer que nous vivons encore, que notre nationalité, la plus ancienne, peut-être, de l’Europe, n’a reçu aucune atteinte mortelle, et qu’au jour du danger tous les enfants d’Armor se retrouveront unis et entièrement dévoués aux intérêts communs.

Les anciens poètes eux-mêmes, ceux qui depuis longtemps se taisaient, mais que l’on oubliait pas, se retrouvent au premier cri d’alarme, reviennent au combat avec une ardeur toute juvénile, et mêlent leurs voix à celles des jeunes et des nouveaux, pour crier avec eux :

Ah ! Nous ne sommes pas les derniers des Bretons !

De ce nombre est Prosper Proux, le plus populaire, sans contredit, des poètes contemporains de la Bretagne. Sa charmante et sentimentale complainte des Adieux du jeune conscrit – ainsi que plus d’une de ses autres chansons, relevées par une légère pointe de belle humeur, sont dans toutes les bouches en Breizh-Izel, et il serait difficile de faire quelques kilomètres aux environs de Morlaix ou de Lannion sans les entendre chanter aux moissonneurs, aux faneuses, ou sur les chemins des pardons, le soir, après le coucher du soleil.

M. Proux est un poète de bonne race celtique, d’une originalité très accentuée, d’une verve primesautière, et endiablée. Son vers, d’une allure vive et légère, franc, bien venu, né du sol, est tout imprégné des parfums des landes et des champs de Breizh-Izel. On n’y voit jamais aucune trace d’imitation, qualité rare et bien précieuse ! – et l’on dirait qu’il n’a jamais lu un poète français. Son ironie est douce et inoffensive, et ses traits, quoique bien aiguisés et lancés d’une main sûre, ne sont jamais envenimés.

Il a publié en 1838 un recueil de poésies de jeunesse, devenu introuvable aujourd’hui, et qui est l’œuvre d’un vrai poète et d’un homme d’esprit tout à la fois : c’est de l’esprit gaulois ou breton (c’est tout un), et du meilleur. Les expressions originales et trouvées, les vers francs et sentant le terroir, avec un parfum de bruyères et de fleurs de genêt, abondent dans ces chansons, vraiment bretonnes d’inspiration, de tournure et de langage.

M. Proux, avons-nous dit, réveillé par les oiseaux de mauvais augure qui nous crient sur tous les tons que nous sommes morts, et que l’on va nous enterrer, vient enfin de sortir d’un silence de plusieurs années, que nous déplorions tous, avec plusieurs compositions remarquables, qui ne sentent nullement le tombeau, je vous l’assure. La Muse, trop longtemps délaissée, est accourue au premier appel de son poète bien aimé, et, comme naguère, il a chanté dans la vieille langue des aïeux, il a retrouvé aujourd’hui l’inspiration et les accents de ses meilleurs jours.

Sans avoir rien perdu de sa verve spirituelle et enjouée, la manière du poète s’est sensiblement épurée et son expression est toujours d’une originalité, d’une justesse et d’une vérité que les vrais connaisseurs ne peuvent trop admirer.

M. de la Villemarqué, dont le jugement est toujours bon à recueillir en pareille matière, apprécie fort le talent de M. Proux, comme on peut en voir par ce qu’il en dit dans la Revue d’Armorique de l’année 1843 ou 44 et aussi par l’extrait suivant d’une lettre qu’il adressait au poète, il y a déjà plusieurs années : « Je ne saurais vous dire combien je suis reconnaissant à M. R… de m’avoir fait connaître vos poésies ; je les ai lues et chantées à plusieurs amis, et il n’y a eu qu’une voix sur leur mérite hors ligne ; à Brizeux surtout, dont le talent, si intime et si original, n’a cependant pas la merveilleuse facilité du vôtre. »

    F.M. Luzel