L’union de la Bretagne à la France est proclamée en 1532, mais la France fait bientôt face à la guerre civile puis à la guerre étrangère, ce qui la contraint à ménager les États de Bretagne. Elle s’efforce même de choisir ses gouverneurs dans l’ancienne famille ducale, comme le fameux duc de Mercœur (1558-1602).

duc-mercoeur
le duc de Mercœur, par Benjamin Foulon

Les élites bretonnes sont toujours en place. Le juriste Bertrand d’Argentré (1519-1590), emploie son immense érudition à défendre âprement les « libertés » de la Bretagne. Mais où peut bien aller un corps politique qui n’a plus vraiment de tête, maintenant que les ducs de Bretagne ont cédé la place aux rois de France ?

Bertrand d’Argentré commence par défendre le droit breton contre les premiers empiètements du droit français. Il élabore ainsi une théorie selon laquelle c’est le droit d’un pays qui doit s’appliquer sur son territoire. Cette théorie remporte un tel succès qu’elle fonde encore le droit international privé de nos jours !

bertrand d'argentré
Bertrand d'Argentré

Bertrand d’Argentré continue en écrivant une volumineuse Histoire de Bretagne (1580-1582), où il rappelle que celle-ci a bel et bien été indépendante avant d'être rattachée sous conditions à la France… L’ouvrage est saisi pour « faits contre la dignité de nos rois, du royaume et du nom français ».

Il faut reconnaître aussi que Bertrand d’Argentré commence son Histoire de Bretagne par une épître au roi, où il entreprend aussitôt (en première page) de démolir… les historiens du roi. On ne pouvait pas faire pire :

[Des] esprits mal disposés à l’honneur de cette nation [la Bretagne], et d’ailleurs prompts et volontaires à mal juger d’en médire ou ravaler l’honneur, et rappeler en doute et controverse les choses de soi très véritables, car s’étant voulu enquérir si jamais ce qui s’en trouvait écrit, avait été en nature, ils ont souvent appelé en leur connaissance et au siège de leurs ignorantes censures ce qui s’en disait, et était écrit, mais ignoré de plusieurs, pour être enfoncé en si profonde antiquité, que joint la nue de la jalousie qui leur couvrait la vue, ils ont osé et se sont enhardis premièrement à le réduire en doute, puis procédant de pas en autre le débattre et nier ouvertement hors de propos et de cause.

Et la littérature bretonne dans tout ça ? Qu’on se rappelle comment Pierre Le Baud écrivait l’histoire de Bretagne au temps des ducs : on ne se préoccupait pas trop d’être dans le vrai, car il s’agissait surtout d’éblouir en racontant les brillants exploits de héros chevaleresques.

Bertrand d’Argentré sait bien que son époque n’est plus aux ducs et aux héros, et il n’écrit donc pas l’histoire de Bretagne pour éblouir, mais pour convaincre. Il prétend, il conteste, il revendique, il chicane, et la qualité littéraire de l’ouvrage s’en ressent souvent, mais les faits sont mieux choisis et mieux établis.

Le passage suivant n’est d’ailleurs pas sans magie : on se croirait à la suite de ces cavaliers qui tiraient d'un seul trait de Quimper à Machecoul, puis relâchaient de poste en poste au hasard des fatigues et des orages. Mais cette magie doit désormais composer avec la précision d’un itinéraire, et avec l’argumentation d’un juriste acharné à faire gagner la moindre parcelle de terre à la Bretagne.

Venant à la description et situation du pays de Bretagne, elle tient la forme de presqu’île [...] Elle est environnée de deux quartiers combien qu’inégaux de la mer océane, dite des anciens britannique ou gauloise du côté du nord, [...] et tirant plus au midi de la cantabrique ou espagnole, et par la terre est bornée de la rivière de Loire, laquelle dégorge en ladite mer devers l’occident, par le pays nantais ; combien que cette rivière ne soit du tout la vraie borne, ni limite de la seigneurie et principauté de Bretagne, laquelle s’étendant en Poitou, passe quelquefois au-delà de ladite rivière de trois, quatre et six lieues de pays vers Mauges, Tiffauges, Pouzauges et Montaigu.

En cette marche est le pays et ancienne baronnie, depuis comté et maintenant duché de Rais [...] Le pays est bon, riche et fertile, et fait la marche d’entre Bretagne et Poitou, où les habitants sont justiciables par prévention tant des juges de Bretagne que de Poitou. Matière de guerre, si toutes les deux provinces n’étaient sous un prince, comme autrefois elle a été en querelle entre nos princes et le comte de Poitou Guillaume, dit tête d’étoupe, se trouvant aux chartes plusieurs jugements donnés surt les débats survenus par occasion de cette marche commune, tant avec les Anglais durant le temps qu’ils ont tenu le Poitou qu’avec les rois de France, l’ayant recouvré.

En cette même contrée est la ville et terroir de Clisson, retirant devers Loire, laquelle rivière passant par le royaume de France, depuis Roanne jusqu’à Angers, au-dessous des Ponts-de-Cé, en coulant aval, rencontre la bourgade d’Ingrandes, ancien domaine des seigneurs de Rais, et par eux aliéné, où est de cette heure et depuis quelques siècles, le pas et entrée de Bretagne, et la borne du pays de cette côte.

Et pour cette cause au temps passé que les pays étaient en main de prince particulier, ceux qui étaient absents et domiciliaires du royaume ou d’ailleurs non sujets, qui avaient contracté au pays, et ceux qu’on voulait ajourner aux confins, en terme de droit écrit, étaient ajournés à la pierre d’Ingrandes, et se donnaient exploits et sentences sur tels actes, comme sur assignation légitimes reçues et observées, se trouvant que du temps de Salomon roi de Bretagne, et Charles le Chauve roi de France, les bornes étaient au pied des murailles de la ville d’Angers, et au milieu du pont de Mayenne [...] et ce du temps de Néomène et Héruspée rois de Bretagne, et encore de Salomon dernier roi [...], en sorte que Champtoceaux qu’on tient aujourd’hui être d’Anjou, était de l’ancienne Bretagne et appartenait aux ducs, combien que cela ait été quelquefois débattu ès parlements des rois, aux jugement et arrêts desquels nous nous remettons. Toutefois, il se trouve qu’ayant été cette ville usurpée sur eux, elle fut rendue par accord du roi Charles cinquième au duc Jean de Bretagne, et le duc d’Anjou frère du roi, auquel elle avait été baillée en apanage avec le comté, fut récompensé par le roi son frère ailleurs.

De ce lieu se resserrent les confins du pays de Bretagne par terre, venant à Saint Julien de Vouvantes, et successivement Châteaubriant, de là à La Guerche et à Vitré, toutes baronnies côtoyant la province et duché d’Anjou. Vitré est opposé au Maine.

De là, les bornes de Bretagne rangent par Fougères, où il y a belle ville et château, sise contre la Normandie, puis à Pontorson, jusqu’aux murailles duquel et à la rivière qui y passe, s’étendent les limites de Bretagne, se voyant encore deux tours au château de cette ville, lesquelles au temps passé et jusqu’au temps des derniers ducs, s’appelaient les tours Brettes, comme j’ai trouvé par enquêtes faites il y a cent ans, à la requête d’un seigneur de Combourg, lesquelles tours étaient ainsi appelées pour ce que les ducs bretons les avaient fait bâtir pour marquer les marches de leur seigneurie contre les Normands, et passait la rivière de Couesnon entre le château et lesdites tours Brettes, jusqu’à ce que le duché venu à la couronne de France, elles furent adjointes et enceintes au pourpris du château et la rivière détournée par le pied desdites tours.

Et de vrai, du temps des guerres, les sénéchaux de Rennes allaient souvent, voire en armes, tenir leurs plaids jusque sur le pont et entrée de Pontorson pour la manutention des possessions des limites. Se trouve outre qu’entre les articles des controverses d’entre le roi contre le duc de Bretagne traités à Tours avec le duc, et le duc de Bourgogne, il y en eut un des plaintes de l’usurpation desdites bornes et tours, et de ce que le roi avait fait des moulins près Pontorson, qui faisaient regorger la rivière sur les terres du duc, et quelques autres différends sur ces mêmes finages.

Passant outre, on va à Saint Michel du Mont de Tombe, que quelques un pensent que ce soit « ocrinum promontorium in periculo maris », comme ils disent, édifice admirable, et presque surmontant nature, qui a été quelquefois en l’obéissance des ducs de Bretagne, desquels les abbés et religieux dudit lieu tiennent bonne part de leur fondation, lesquels ducs pour enseigne de ce, firent passer quelque temps la rivière de Couesnon par-devers la Normandie, où il en disent encore un proverbe, qui dès lors prit son origine :

Si Couesnon a fait folie,
Si est le mont de Normandie.

Pour mettre la place devers eux, jusqu’à ce que par le temps la rivière s’est répandue, et repris cours sur le terroir de deçà au-dessus le Pont au Bault, là où ladite rivière rencontrant le reflux de la mer, quand elle remonte deux fois le jour, elle est contrainte de le quitter au plus fort, et s’écoulant sur la terre, qu’elle trouve au-dessous, elle est tellement répandue qu’elle a donné une ou deux lieues du pays de Bretagne de bons et gras pâturages aux Normands, et submergé un grand canton de pays du meilleur de Bretagne : ce qu’encore fait, et fera de jour en jour, s’il n’y est pourvu, tellement que sur la plainte des habitants, ayant eu par deux fois commission du roi pour faire obvier par oeuvre de main à cet inconvénient, et contraindre les habitants à contribution, après y avoir fait ce qu’on a pu par assemblées d’hommes et de conseils, il ne s’est jusqu’à ici pu trouver beaucoup de moyen de réfréner ce furieux élément qu’il n’ait ruiné édifices, villages, et enfoncé la terre, faisant un dommage inestimable, duquel  l’inconvénient prend chacun jour accroissement, pour un jour manifestement ruiner plus de quatre lieues de très bon pays, et plus de cent mille livres de revenu aux propriétaires.

Par cette borne de Pontorson dévale la rivière de Couesnon, prenant sa source de Fougères, et va tomber au lieu susdit au-dessus de Dol, et de là perd son nom, s’en allant rendre avec la mer au port de Cancale.

Les États de Bretagne se sentent alors assez forts pour résister aux premières tentatives de centralisation : ils refoulent les premiers intendants (ancêtres de nos préfets) en 1636 et en 1647, ils rechignent sans cesse à voter de nouveaux impôts, et la révolte des Bonnets Rouges (1675) doit être réprimée dans le sang.

Faut-il considérer la révolte des Bonnets Rouges comme un soulèvement des pauvres contre les riches, ou comme un soulèvement des Bretons contre les Français ? L’historien soviétique Boris Porchnev y voyait une action prérévolutionnaire, et des aristocrates comme La Borderie et La Villemarqué craignaient sans doute d’y voir une action contre leurs propriétés !

Lorsque La Villemarqué aborde le thème du soulèvement populaire dans Paotred Plouie, il prend bien soin d’éviter la révolte des Bonnets Rouges en se plaçant à une autre époque, le Moyen Âge, et en opposant le peuple… aux Français, bien sûr ! Et pourtant, on ne peut pas s’empêcher de penser aux Bonnets Rouges dans l’extrait suivant :

Paotred Plouie a lavare :
– Deomp-in da c’hoût hon digarez. –

E Kemper ’dal’ ma errujont,
O aotrounez a c’houlennjont :

– Digorit d’an dud diwar ’maez,
Ma gomzint ouzh o aotrounez.

– It alese, kozh tieien,
Ma na gerit klevet poultr gwenn.

– Ni a ra forzh gant ho poultr gwenn,
Kement a reomp gant ho perc’henn. –

’Oa ket ar gomz peurachuet,
Tregont tieg a zo lazhet ;

Tregont lazhet, ha tri mil tre ;
Hag an tan er gêr, ha ken gae !

Ken a grier : ai ! aou ! ai ! aou !
Truez ! truez ! paotred Plouie[ou] !

Diskaret leizhig a dier,
Nemet hini eskob Kemper,

Hini Rosmadeg, ’n aotroù kaezh,
A zo mat d’an dud diwar maezh ;

A zo den a wad roueoù Breizh,
Hag a zalc’h mat d’hor C’hizioù* reizh.    [coutumes] 

An aotroù eskob a venne,
Er ruioù kêr pa dremene :

– Dale d’an droug, ma bugale !
En an’ Doue ! dale ! dale !

Paotred Plouie, it war ho kiz,
Na vo ket mui torret ar C’hiz. –

Paotred Plouie[ou] ’sentas outañ :
– Deomp-ni war hor c’hiz, ac’hanta ! –

Hogen dre wall-chañs ’deus int graet :
N’int ket holl d’ar gêr erruet.

Quoi qu’il en soit, c’est la catastrophe. Louis XIV impose un vote de l’impôt par simple… acclamation, et fait expédier le Parlement à Vannes jusqu’à ce qu’il impose ses intendants à Rennes (1689-1690). Ses guerres incessantes avec les Anglais et avec les Hollandais ruinent le commerce, et la misère est grande lorsque Louis XV monte sur le trône (1715).

La mise au pas politique se double d’une mise au pas religieuse. La Bretagne est déjà profondément croyante lorsque des missionnaires français se mettent à la parcourir, alors à quoi veulent-ils la « convertir » ? Ces missionnaires sont venus mettre la foi bretonne au diapason de la foi française, et le Tro Breizh lui-même disparaît.

Le Tro Breizh est le pélerinage qui relie les sept évêchés traditionnels de la Bretagne (Quimper, Saint-Pol-de-Léon, Tréguier, Saint-Brieuc, Saint-Malo, Dol-de-Bretagne et Vannes) en l’honneur des sept saints « fondateurs » (Saint Corentin, Saint Pol, Saint Tugdual, Saint Brieuc, Saint Malo, Saint Samson et Saint Patern).

Comme ça, les Bretons partent en pélerinage sans sortir de la Bretagne ! C’est aussi le seul pélerinage de toute la Chrétienté qui soit circulaire : il n’y a pas de lieu de départ et il n’y a pas non plus de lieu d’arrivée. On part de chez soi et on rentre chez soi, c’est tout. Ce pélerinage a été relancé il y a quelques années.

Les conséquences sur la littérature bretonne sont lourdes. La tradition celtique des rimes internes est remplacée par la tradition française des rimes finales, par exemple, et la langue bretonne emprunte sans discernement à la langue française. On parle même de « brezhoneg beleg » ou « breton de curé ».

Dans ces conditions, on comprend aisément que la littérature bretonne soit tombée au plus bas de son histoire. Un seul exemple du père Julien Maunoir (qui est loin d’être le pire) suffira (nous avons souligné les emprunts trop grossiers au français) :

« Superbité zo mamm
Da galz a pec’hedoù,
deploromp amañ
Hep kaout remedoù :
Bombañsoù, ha gloar vaen,
Ambition[,] rogoni,
C’hoant da plijout d’ar bed
Zo bugale dezhi.  

Disentiñ, jaktesi [?],
Skandal, aheurtamant,
Diskordipokrizi,
Curiosité, ha c’hoant
Da vezañ enoret,
Ha meulet hep rezon,
Ganti ez int ganet
E pep lec’h ha sezon.    [saison]    

[...]

Da gas pell ar vis-se,    [vice]
Remedoù kemerit,
Heuilhit humilité
E viot delivret,
Ha soñjit e tremen,
Hep dale ur momed,
Pep seurt gloar monden,
Madoù, ha pep kened... »

julien maunoir, an templ consacret (1679)
père Julien Maunoir, an templ consacret, 1679

Cette mise au pas est consommée au début du XVIIIème siècle. La littérature bretonne est ravalée au rang de littérature régionale, toute la vie culturelle se concentre désormais à Paris, et c’est donc là qu’un écrivain breton comme Alain-René Lesage obtiendra le succès avec des ouvrages comme Turcaret ou l’Histoire de Gil Blas de Santillane.

L’histoire de Gil Blas de Santillane est un roman picaresque où Gil Blas observe la société de son temps et se dit que, puisque les grands de ce monde sont des fripouilles, les petits peuvent bien l’être aussi…

« Avant que d’entendre l’histoire de ma vie, écoute, ami lecteur, un conte que je vais te faire.

Deux écoliers allaient ensemble de Penafiel à Salamanque. Se sentant las et altérés, ils s’arrêtèrent au bord d’une fontaine qu’ils rencontrèrent sur leur chemin. Là, tandis qu’ils se délassaient après s’être désaltérés, ils aperçurent, par hasard, auprès d’eux, sur une pierre à fleur de terre, quelques mots déjà un peu effacés par le temps et par les pieds des troupeaux qu’on venait abreuver à cette fontaine. Ils jetèrent de l’eau sur la pierre pour la laver, et ils lurent ces paroles castillanes : « Aqui està encerrada el alma del licenciado Pedro Garcias : Ici est enfermée l’âme du licencié Pierre Garcias. »

Le plus jeune des écoliers, qui étoit vif et étourdi, n’eut pas achevé de lire l’inscription, qu’il dit en liant de toute sa force :

– Rien n’est plus plaisant ! Ici est enfermée l’âme... Une âme enfermée !... Je voudrais savoir quel original a pu faire une si ridicule épitaphe. 
En achevant ces mots, il se leva pour s’en aller. Son compagnon, plus judicieux, dit en lui-même :

– Il y a là-dessous quelque mystère ; je veux demeurer ici pour l’éclaircir.

Celui-ci laissa donc partir l’autre, et, sans perdre de temps, se mit à creuser avec son couteau tout autour de la pierre. Il fit si bien qu’il l’enleva. Il trouva dessous une bourse de cuir qu’il ouvrit. Il y avait dedans cent ducats, avec une carte sur laquelle étoient écrites ces paroles en latin : « Sois mon héritier, toi qui as eu assez d’esprit pour démêler le sens de l’inscription, et fais un meilleur usage que moi de mon argent. »

L’écolier, ravi de cette découverte, remit la pierre comme elle était auparavant, et reprit le chemin de Salamanque avec l’âme du licencié. »

Comment relever la tête ? La révolte de Pontcallec est écrasée (1718-1720), mais les États de Bretagne accordent jusqu’à 20.000 livres de subventions pour la monumentale Histoire de Bretagne (jusqu’en 1532) de Guy-Alexis Lobineau (1707).

Pourquoi 20.000 livres pour un livre d’histoire ? Rappelons-nous Bertrand d’Argentré, un siècle plus tôt : l’histoire n’est qu’un moyen détourné de faire de la politique. Puisque les États de Bretagne ne peuvent plus émettre de prétentions sur le présent, ils en émettent sur le passé pour… se réserver l’avenir.

Guy-Alexis Lobineau relance ainsi des vieilles querelles, qui ne sont d’ailleurs toujours pas closes aujourd’hui ! Il y soutient l’indépendance de la Bretagne au Haut-Moyen Âge. Les polémistes du roi ne s’y trompent pas, et l’attaquent violemment. Voici la réponse de Guy-Alexis Lobineau :

« Si mon adversaire veut bien me rendre justice, il ne m’accusera point de m’être fait un vain système par entêtement et par des vues secrètes d’honorer la Bretagne aux dépens de la vérité. Si j’ai eu de l’entêtement, je n’en ai eu que pour cette vérité qu’on m’accuse d’avoir abandonnée dans le dessein de substituer une chimère à la place.

Si je n’ai pas dit que les Bretons « occupaient au commencement une si petite partie de cette grande monarchie, qu’à peine étaient-ils connus, et qu’il était plus difficile de les trouver que de les vaincre » ; si je n’ai pas dit toujours traité leurs chefs « d’aventuriers » ; si je n’ai pas parlé avec mépris de la naissance de Nominoé ; si pour rendre les Bretons vassaux de Rollon et de ses successeurs, je n’ai pas suivi le torrent des historiens de Normandie ; enfin si ne n’ai pas été partout dans les mêmes sentiments que mon adversaire tâche d’établir, j’ai cru suivre en cela, non pas l’impression de mes préjugés, mais des preuves qui m’ont semblé propres à détruire les préjugés des autres. »

On remarquera l’extrême prudence de Guy-Alexis Lobineau, qui n’affirme guère qu’au moyen des doubles négations… Les polémistes du roi chercheront à le « mouiller » dans la révolte de Pontcallec pour le réduire au silence.

L’Histoire de Bretagne se lit encore volontiers aujourd’hui. On peut admirer l’érudition de l’auteur, qui cite ses sources en marge (nous ne les reproduisons pas ici), mais aussi la clarté du style  : le récit est riche, mais il n’est pas long.

Voici comment Guy-Alexis Lobineau raconte la Bataille de Ballon, celle où Nominoé affronta Charles le Chauve, et où les troupes bretonnes défirent les troupes franques :

[an 844] Charles [...] se contenta de les menacer [les Bretons] quand il fut à Thionville avec ses frères. Il leur fit savoir qu’il allait fondre sur eux avec toutes les forces de l’Allemagne et de l’Italie s’ils ne rentraient dans l’obéissance.

Nominoé, pour lui marquer qu’il n’avait pas beaucoup de peur de ces menaces, passa la Loire, entra dans le Poitou, et ravagea tout le pays de Mauges. Le respect dû aux lieux saints fut seul capable d’arrêter la fureur des Bretons. L’abbaye de Saint Florent de Glonne était un sanctuaire vénérable à toutes les provinces d’alentours. Nominoé l’épargna ; mais pour insulter à Charles, il obligea les moines du lieu de mettre sa statue sur le lieu le plus élevé de leur monastère, le visage tourné vers les terres de France. Les moines ne purent se dispenser d’obéir, mais le Bretons ne fut pas plutôt retiré dans son pays, qu’ils firent savoir au roi tout ce qui s’était passé. Charles se contenta pour lors de faire comme s’il eût méprisé l’insulte du Breton, et en attendant qu’il pût s’en venger, il leur donna l’ordre de mettre sa figure dans le même lieu où Nominoé avait fait placer la sienne, et de lui faire regarder la Bretagne, pour marquer au Breton qu’il viendrait dans peu le punir de sa révolte. Les moines n’eurent pas le temps d’obéir ; Nominoé informé de la démarche qu’ils avaient faite, revint dans le pays de Mauges, et oubliant pour cette fois la vénérations due aux choses saintes, il pilla l’abbaye de Saint Florent, puis y fit mettre le feu. C’est ainsi qu’il se préparait à recevoir le roi, s’il osait venir.

[an 845] Il vint en effet l’année suivante, mais moins accompagné de troupes françaises que de si fières menaces ne semblaient le promettre. Il est vrai qu’il avait un corps considérable de Saxons, dont il avait fait son avant-garde. Mais on sait le peu de fonds qu’il faut faire sur les troupes auxiliaires, et que le plus souvent le peu d’intérêt qu’elles prennent aux différends de ceux qui les emploient, fait qu’elles tournent le dos dès la première attaque, et portent en tous lieux l’épouvante et le désordre. Cependant, fier de ce secours, Charles traversa le Maine et partie du pays de Rennes, et vint trouver le rebelle jusque sur les bords de la rivière d’Oust. Il croyait le surprendre en portant la guerre dans le cœur de son pays pendant une saison plus propre au repos qu’à la fatigue des armes. Mais il trouva Nominoé prêt à le recevoir. On ne sait point le nombre des troupes qu’avaient les chefs de part et d’autres ; on sait seulement qu’elles étaient pleines d’ardeur et résolues de se signaler dans un combat qui devait décider de l’indépendance ou de la soumission d’une nation considérable.

Soit que Charles l’eût choisi, soit que Nominoé l’y eût engagé, le lieu où se donna la bataille fut une plaine marécageuse entre les rivières d’Oust et de Vilaine, près d’un lieu qui s’appelait autrefois Ballons, et où il y avait alors un monastère. La principale force des Bretons consistait en cavalerie. Les chevaux étaient pleins de vigueur et de feu, et les cavaliers n’étaient armés que d’un pot de fer, d’une cotte de mailles, d’un grand bouclier, et de quelques javelots, armure plus propre pour attaquer en voltigeant que pour attendre les coups de main ; aussi était-ce leur manière. Pour les Français, ils avaient mêmes armes défensives ; du reste pour offensives ils portaient des ançons (c’étaient des demi-piques fortes et de six pieds de long) et des épées larges, courtes, et sans pointe ; armes qui n’étaient bonnes que pour combattre de pied ferme. Les Saxons, comme on l’a déjà vu, formaient l’avant-garde ; on les avait exposés comme un rempart pour soutenir le premier effort des Bretons. Mais ils furent bientôt rompus ; ils se renversèrent sur le second corps de bataille, et en rompirent les rangs. Les Bretons animés par ce premier avantage entourèrent en voltigeant ce corps qui était en désordre, et lancèrent de tous côtés leurs javelots jusque dans le milieu des rangs avec une adresse merveilleuse tout en courant. Cependant les Français se remirent un peu de ce premier désordre ; mais il ne leur servit de rien d’avoir rétabli leur bataille dans son premier état ; les Bretons toujours en courant choisissaient à l’œil le défaut de leurs armes, et lançaient leurs javelots jusque dans les rangs les plus reculés : d’autres joignant la force à l’adresse perçaient d’un coup de trait hommes et armes. La bataille des Français s’ébranla plusieurs fois pour donner sur les Bretons ; mais ne le pouvant faire sans se débander, et ne pouvant se débander sans s’exposer à une mort presque certaine, ils furent bientôt dans le funeste embarras de ne pouvoir ni attaquer, ni se défendre. La nuit vint enfin terminer un combat si inégal. Les Français y eurent quantité des leurs tués, plus encore de blessés, et un grand nombre de chevaux demeura sur place.

Les deux armées passèrent la nuit sur le champ de bataille. C’était à peu près le même où Guerech avait autrefois entièrement défait l’armée de Beppolen dans un combat de trois jours. Nominoé eut le même avantage dans le même lieu, comme si la fortune eût pris plaisir à donner aux hommes deux fois de suite le même spectacle sur le même théâtre.

Le lendemain, les deux armées en vinrent de nouveau aux mains, si l’on peut appeler en venir aux mains une manière de se battre où les vainqueurs semblent fuir, et où les vaincus ne peuvent ni prendre la fuite, ni attendre de pied ferme les traits de leurs ennemis. Le succès de cette journée fut le même que celui de la première. Cependant, quoique vaincus et fatigués, les Français ne pensaient qu’à vaincre ou à faire payer chèrement la victoire aux Bretons. Mais tout le courage des troupes ne sert de rien quand le chef les abandonne. Charles étonné de ses pertes et de la vigoureuse attaque des Bretons, fut saisi de frayeur ; au milieu de la nuit qui suivit la seconde défaite, pendant que les troupes reposaient, il laissa pavillon, bagages, ornements royaux, et s’enfuit à toute bride jusqu’au Mans avec l’abbé de Saint Martin son fils.

Quand la nouvelle de son évasion se fut répandue le lendemain matin dans le camp, les troupes ne pensèrent plus qu’à suivre son exemple. Les Bretons s’étant aperçus qu’ils voulaient déloger s’approchèrent de leur camp avec de grands cris. Les Français ne les attendirent pas : ils abandonnèrent tout ce qu’ils avaient de plus précieux afin d’arrêter les Bretons, et prirent honteusement la fuite. Il en périt encore un très grand nombre dans cette déroute, sans ceux qui furent faits prisonniers, parce que les Bretons sans s’arrêter à sa charger d’un butin qui leur était assuré, les poursuivirent fort loin. Las de tuer, de vaincre et de courir, ils revinrent dans le camp des Français, et le trouvèrent rempli d’armes, d’habits, de provisions de toutes sortes, d’or, d’argent et de pierreries. Chacun eut sa part au butin, et tous s’en retournèrent riches, les princes surtout, comme on le verra dans la suite par la magnificence de leurs présents.

Au demeurant, nous avons vu que ce n’est pas la première fois que l’histoire sert à mettre la Bretagne en avant. Ce qui est nouveau en revanche, c’est que les mêmes États de Bretagne s’intéressent désormais à la langue bretonne en subventionnant aussi le dictionnaire de breton de Louis Le Pelletier (1752).

Son titre complet donne le ton : dictionnaire de la langue bretonne, où l’on voit son antiquité, son affinité avec les anciennes langues, l’explication de plusieurs passages de l’Écriture sainte et des auteurs profanes, avec l’étymologie de plusieurs mots des autres langues.

Qu’est ce que l’hébreu et l’Écriture sainte viennent faire là-dedans ? Il ne faut pas oublier que, sous l’Ancien Régime, les langues dignes de respect sont les langues sacrées, c’est-à-dire l’hébreu, le grec et le latin. La langue française elle-même a encore tellement de mal à se faire respecter que l’on parle toujours latin dans les cours d’école. Voici comment Louis Le Pelletier présente la langue bretonne :

« La langue celtique, qui subsiste encore aujourd’hui dans le breton armoricain et dans le breton du Pays de Galles, est l’une des plus anciennes langues de l’Univers. Son antiquité tient à celle des Celtes, et l’origine de ces peuples remonte jusqu’aux siècles les plus reculés.

Gomer, fils aîné de Japhet, est regardé par les plus habiles critiques comme le père des Celtes, et la tige d’où son sortis ces essaims innombrables de peuples qui, sous le nom de Celtes, ont peuplé successivement une partie de l’Asie et presque tout l’Occident. [...]

Quelle que soit cette langue [le breton], il paraît qu’elle sortait de l’Orient. Les mots qui la composent, la manière de les prononcer, le tour des phrases et le tissu du discours ont un rapport frappant et une convenance marquée avec les langues orientales. Samuel Bochart et bien d’autres ont prétendu qu’elle descendait de l’hébreu. Baxter a trouvé dans la langue arménienne une quantité de mots celtiques, et il a cru qu’en bien des occasions il n’était pas possible d’entendre les langues orientales sans le secours du breton. [...] »

La classe, non ?

Cela dit, heu… Je pense que c’est évident pour tout le monde mais, à tout hasard, je précise Louis Le Pelletier a fait ce qu’on appelle aujourd’hui de l’intox… En fait, le breton n’a absolument rien à voir avec l’hébreu.

On peut regretter que les États de Bretagne n'aient pas songé aussi à financer des campagnes de collectage, pendant qu’il y étaient… Mais peut-on leur reprocher d’avoir été de leur temps ?