XLII

Genre
Various
Language
French
Source
Paris, Eugène Renduel, 1834
Transcription
Sébastien Marineau
In the same work :

Et la patrie me fut montrée.

Je fus ravi au-dessus de la région des ombres, et je voyais le temps les emporter d’une vitesse indicible à travers le vide, comme on voit le souffle du Midi emporter les vapeurs légères qui glissent dans le lointain sur la plaine.

Et je montais, et je montais encore ; et les réalités, invisibles à l’œil de chair, m’apparurent, et j’entendis des sons qui n’ont point d’écho dans ce monde de fantômes.

Et ce que j’entendais, ce que je voyais était si vivant, mon âme le saisissait avec une telle puissance, qu’il me semblait qu’auparavant tout ce que j’avais cru voir et entendre n’était qu’un songe vague de la nuit.

Que dirai-je donc aux enfants de la nuit, et que peuvent-ils comprendre ? Et des hauteurs du jour éternel, ne suis-je pas aussi retombé avec eux au sein de la nuit, dans la région du temps et des ombres ?

Je voyais comme un océan immobile, immense, infini ; et dans cet océan, trois océans : un océan de force, un océan de lumière, un océan de vie ; et ces trois océans, se pénétrant l’un l’autre sans se confondre, ne formaient qu’un même océan, qu’une même unité indivisible, absolue, éternelle.

Et cette unité était Celui qui est ; et au fond de son être, un nœud ineffable liait entre elles trois Personnes, qui me furent nommées, et leurs noms étaient le Père, le Fils, l’Esprit ; et il y avait là une génération mystérieuse, un souffle mystérieux, vivant, fécond ; et le Père, le Fils, l’Esprit, étaient Celui qui est.

Et le Père m’apparaissait comme une puissance qui, au dedans de l’Être infini, un avec elle, n’a qu’un seul acte, permanent, complet, illimité, qui est l’Être infini lui-même.

Et le Fils m’apparaissait comme une parole, permanente, complète, illimitée, qui dit ce qu’opère la puissance du Père, ce qu’il est, ce qu’est l’Être infini.

Et l’Esprit m’apparaissait comme l’amour, l’effusion, l’aspiration mutuelle du Père et du Fils, les animant d’une vie commune, animant d’une vie permanente, complète, illimitée, l’Être infini.

Et ces trois étaient un, et ces trois étaient Dieu, et ils s’embrassaient et s’unissaient dans l’impénétrable sanctuaire de la substance une ; et cette union, cet embrassement, étaient, au sein de l’immensité, l’éternelle joie, la volupté éternelle de Celui qui est.

Et dans les profondeurs de cet infini océan d’êtres, nageait et flottait et se dilatait la création ; telle qu’une île qui incessamment dilaterait ses rivages au milieu d’une mer sans limites.

Elle s’épanouissait comme une fleur qui jette ses racines dans les eaux, et qui étend ses longs filets et ses corolles à la surface.

Et je voyais les êtres s’enchaîner aux êtres, et se produire et se développer dans leur variété innombrable, s’abreuvant, se nourrissant d’une sève qui jamais ne s’épuise, de la force, de la lumière et de la vie de Celui qui est.

Et tout ce qui m’avait été caché jusqu’alors se dévoilait à mes regards, que n’arrêtait plus la matérielle enveloppe des essences.

Dégagé des entraves terrestres, je m’en allais de monde en monde, comme ici-bas l’esprit va d’une pensée à une pensée ; et, après m’être plongé, perdu, dans ces merveilles de la puissance, de la sagesse et de l’amour, je me plongeais, je me perdais dans la source même de l’amour, de la sagesse et de la puissance.

Et je sentais ce que c’est que la patrie : et je m’enivrais de lumière, et mon âme, emportée par des flots d’harmonie, s’endormait sur les ondes célestes, dans une extase inénarrable.

Et puis je voyais le Christ à la droite de son Père, rayonnant d’une gloire immortelle.

Et je le voyais aussi comme un agneau mystique immolé sur un autel ; des myriades d’anges et les hommes rachetés de son sang l’environnaient et, chantant ses louanges, ils lui rendaient grâce dans le langage des cieux.

Et une goutte du sang de l’Agneau tombait sur la nature languissante et malade, et je la vis se transfigurer ; et toutes les créatures qu’elle renferme palpitèrent d’une vie nouvelle, et toutes élevèrent la voix, et cette voix disait :

Saint, Saint, Saint, est Celui qui a détruit le mal et vaincu la mort.

Et le Fils se pencha sur le sein du Père, et l’Esprit les couvrit de son ombre, et il y eut entre eux un mystère divin, et les cieux en silence tressaillirent.