5 mai 1821

« Une tempête horrible accompagna ses derniers instants. »

     Histoire de Napoléon 

C’était la nuit, nuit sombre, étrange, merveilleuse ; 
Un nuage, abaissant sa ceinture houleuse, 
     Entourait l’île aux noirs abords ; 
Et sous l’épais rideau d’un horizon sans flammes, 
La convulsive mer précipitait ses lames 
     Qui râlaient en battant les bords. 

Point d’astre à l’horizon — l’orage, sous son aile, 
Couvait, cette nuit-là, quelque œuvre solennelle ; 
     Les cieux n’osaient se découvrir, 
Les cieux semblaient attendre, et l’île étroite et sombre, 
Le front ceint de vapeurs, bondissait dans cette ombre 
     Comme un volcan prêt à s’ouvrir. 

Mais par dessus ces bruits, rumeur sourde et profonde 
Qu’on eût dit arrachée aux entrailles du monde, 
     L’oreille distinguait un nom ; 
L’Océan l’exhalait dans sa langue sublime, 
Et les arbres des bords criaient de cime en cime : 
     Napoléon ! Napoléon ! 

Oh ! c’est qu’indifférente au trépas d’un autre homme, 
La nature s’émeut quand le mourant se nomme 
     César, Alexandre ou Cromwell ; 
C’est qu’en des cœurs si forts, la sève du génie, 
Le souffle créateur ne sort dans l’agonie 
     Qu’avec les tempêtes du ciel. 

          ***

L’avide conquérant qui rêva plusieurs terres 
Se courbait à son tour : la mort aux larges serres, 
      La mort l’avait pourtant étreint ; 
Elle avait abattu ce front où tant d’années 
L’univers appuya toutes ses destinées, 
     Comme sur des bases d’airain. 

Eh quoi ! c’est lui qui meurt, cet homme des tempêtes ! 
Ce génie éclatant qui sema ses conquêtes 
     A travers toute nation ! 
Oh ! de quels souvenirs il a doté l’histoire, 
L’histoire qui, partout ressuscitant la gloire, 
     Résume un siècle dans un nom ! 

Il apparaît — le monde ébloui le salue ; 
Il soumet d’un regard la France irrésolue. 
     La France encore à son réveil ; 
Redoutant les rayons de la liberté prête 
À conquérir le globe, il se lève et l’arrête, 
     Comme Josué le soleil. 

Voyez comme il est fort, même quand il commence, 
Et de quelle hauteur incalculable, immense, 
     Il domine le monde ancien ; 
Voyez son pas hardi sur la terre qu il lasse, 
Ces sceptres qu’il reprend, ces trônes qu’il déplace 
     Avec son bras herculéen. 

Voyez, devant l’Europe effarée, interdite, 
Ces fantômes de rois qu’il entraîne à sa suite 
     Et qu’il gourmande d’un regard. 
Il marche, et le sol tremble au bruit de ses batailles, 
Et son épée inscrit sur toutes les murailles 
     La sentence de Balthazar. 

Et puis, c’est le désert où son coursier se plonge, 
Et des combats si grands qu’ils paraissent un songe 
     Dans leur éclat mystérieux : 
Là, sont les vieux tombeaux que chaque siècle vante, 
Et là, c’est encor lui, pyramide vivante, 
     Qui se mesure en face d’eux. 

Mais tout passe : l’étoile a pâli, le sort change... 
Ô Dictateur ! pourquoi cette agonie étrange 
     Qui dénoue un drame si beau ? 
S’il fallait qu’un linceul recouvrît le colosse, 
Ah ! que ne prenais-tu pour dormir dans ta fosse 
     Le suaire de Waterloo ? 

C’était là, sous les yeux de la France usurpée, 
Que tu devais t’abattre, et briser ton épée 
     Dont l’éclair cessait d’être roi ; 
Ton trône éblouissant, qui touchait le nuage, 
Ne pouvait tomber mieux qu’à ce dernier orage... 
     Le gouffre était digne de toi. 

C’était là! — Quel contraste ! ô fortune jalouse ! 
Mourir sans avoir vu la France son épouse, 
     Et sa colonne et ses palais ; 
Mourir le cœur tout plein d’une angoisse profonde, 
Sur un coin de rocher à l’autre bout du monde... 
     Mourir sur un chevet anglais ! 

          ***

C’en est fait — le voilà qui, de sa couche sombre, 
Jette un œil dédaigneux sur les fastes sans nombre 
     De son empire triomphant : 
Cette âme, dont le vol dépassa toutes gloires, 
Cette âme qui se fit un monde de victoires, 
     Ne voit, ne rêve qu’un enfant. 

Son enfant ! c’était là sa dernière pensée : 
Son enfant ! c’est à lui que dans l’ombre glacée 
     Il tendait ses bras au hasard ; 
Point d’enfant ! — Oh ! des pleurs sillonnaient sa paupière : 
Car il avait gardé les entrailles du père 
     Dans sa poitrine de César. 

Alors, se redressant sur le bord de sa couche, 
Il écouta — des mots se pressaient dans sa bouche, 
     Son sein haletant se gonflait ; 
Et, comme l’ouragan secouait sa demeure, 
L’homme-siècle comprit que c’était là son heure, 
     Puisque le monde s’ébranlait. 

Il expire ! — La foule avide, impatiente, 
Vient saluer encor sa tête rayonnante 
     D’une immuable majesté : 
Puis le tombeau reçoit sous les vents et la pluie 
Ce front prodigieux dont la terre éblouie 
     Rêva presque l’éternité. 

Mais on dit que des mers, on dit que des ramées, 
La tempête apporta comme un grand bruit d’armées 
     Près du cercueil impérial ; 
Et l’île entière crut que toutes ses batailles 
Accouraient à la fois grossir ses funérailles 
     De leur cortège final. 

          ***

Maintenant tout se tait sur le tertre sauvage, 
Tout dort : l’étranger seul cherche à travers la plage 
     L’empreinte des pas du lion. — 
Ô voyageur qui viens dans l’île solitaire 
Ployer tes deux genoux sur les six pieds de terre 
     Qui dévorent Napoléon ; 

Ô voyageur pensif, si ton âme demande 
Quel bras a pu courber cette taille si grande, 
     Quel souffle a pu l’anéantir, 
Voyageur, souviens-toi qu’ici-bas rien n’est stable, 
Et que le même vent qui broie un grain de sable 
     Déracina Babel et Tyr !