À M. Émile Souvestre

Émile, ce n’est pas dans cette ornière obscure, 
Chaos informe où rien ne germe et ne s’épure, 
     Où l’existence est un sommeil : 
Ce n’est pas dans la foule aride et sans mémoire, 
Dont le regard est mort et se ferme à la gloire 
     Comme un œil d’insecte au soleil : 

Oh ! ce n’est pas non plus sur le pavé des villes, 
Aux fatales rumeurs des tempêtes civiles ; 
     Ce n’est pas dans nos murs étroits ; 
Ce n’est pas sur l’arène où, dans sa force immense, 
Le peuple impétueux se cabre, et recommence 
     À briser l’éperon des rois ; 

Ami, ce n’est pas là, sur ces champs de bataille, 
Que l’on voit apparaître avec sa haute taille, 
     Avec son sceptre audacieux, 
L’enfant de Jéhovah, la Poésie austère 
Qui passe loin du monde en effleurant la terre, 

Poëte, allons plus loin, dans quelque large voie : 
La solitude est là — c’est elle qui renvoie 
     Un écho pour chaque concert : 
Celui qu’un pur rayon du génie accompagne 
A toujours cherché l’aigle au flanc de la montagne, 
     Et la Poésie au désert. 

Au désert ! au désert — car la tourbe insensée, 
Au lieu de l’agrandir, écrase la pensée ; 
     Elle meurt ou tombe trop bas : 
Au désert ! — Oh ! je veux, tant le monde me pèse, 
Briser l’obstacle et fuir cette ardente fournaise 
     Qui dévore et n’épure pas. 

Elle court au désert la sainte Poésie : 
C’est l’immense horizon, l’atmosphère choisie 
     Où rien n’arrête son élan ; 
Il lui faut comme à Dieu des pompes inconnues, 
Le parfum de la mer, l’Athos chargé de nues 
     Et les profondeurs du Liban. 

Oui, c’est vous qu’elle cherche à travers tous ces voiles, 
Athos, Liban, grands monts qui touchez les étoiles, 
     Et qu’un soleil ardent brunit : 
C’est là, c’est par dessus votre crête étemelle 
Qu’elle pose son vol, qu’elle allonge son aile 
     Comme le vautour sur sou nid. 

Ah ! demande une sphère idéale et profonde, 
Un de ces lieux où l’âme aime à bâtir un monde 
     D’amour, de lumière et de chant. 
Fuyons là, — soit que l’aube entr’ouvre comme un songe 
Ses palais de vapeurs, soit que le soleil plonge 
     Dans les abîmes du couchant. 

Ma Poésie, à moi, c’est l’étoile qui tremble, 
La forêt solitaire où meurent tout ensemble 
     Le dernier jour, le dernier bruit ; 
C’est l’orage des cieux ; c’est, pendant la tempête, 
L’océan hérissé comme un lion qui guette 
     Sa proie au milieu de la nuit. 

C’est le vent de l’hiver, le vent qui hurle et pleure, 
Le vent impétueux qui jonche en moins d’une heure 
     Le sentier que nous chérissions ; 
C’est l’arc-en-ciel éclos sur l’atmosphère grise, 
C’est le roc suspendu que le Rhin fouette ou brise 
     Dans ses folles convulsions. 

C’est surtout cette terre éclatante et sublime 
Où le Verbe annoncé, l’expiateur du crime, 
     Porta son pas retentissant ; 
C’est le Cédron, l’Horeb aux cimes calcinées, 
C’est le vieux Golgotha. dont le flot des années 
     N’a pu laver encor le sang. 

Voici ma Poésie — Oh ! quand sa voix m’enflamme, 
Quand, malgré la fatigue où s’absorbait mon âme, 
     Il faut m’attacher à son vol ; 
Quand cette voix d’en haut que j’avais repoussée, 
Quand l’inspiration tombe sur ma pensée 
     Comme la foudre sur le sol ; 

Émile, oh : c’est alors que ma poitrine lasse 
Retrouve sa vigueur : un bras divin l’enlace, 
     L’entraîne et soulève son poids ; 
Émile, et c’est ma muse indomptable, enivrante, 
Ma muse aux noirs cheveux, sirène dévorante 
     Qui caresse et tue à la fois !