Octobre 1830. 

Courage, élance-toi par delà ces rumeurs ; 
Courage, ô Poésie ! — Ils disaient que tu meurs 
          Dans un siècle de frénésie. 
Toi, mourir !… Oh ! ce choc plutôt t’aiguillonna,
Il te faut comme à Dieu les éclairs du Sina, 
          Ô sainte et grande Poésie ! 

Viens donc puisque l’orage ébranle au loin les cieux : 
Viens malgré tous ces bruits, car tu déploîras mieux 
          Ton aile harmonieuse et blanche ; 
Car on aime ta voix mêlée au tourbillon, 
Comme on aime la foudre et le cri que l’aiglon 
          Pousse au-dessus de l’avalanche. 

Viens, et le seul éclair de ton char inspiré 
Dirigera mes pas sur la route, et j’irai, 
          Ô Poésie, où tu m’entraînes : 
Viens, car le luth sans toi ne peut rendre d’accord. 
Viens, car les bruits du siècle effarouchent encor 
          Mon coursier qui bondit sans rênes. 

Il s’élance, il t’appelle — Oh ! viens hâter mon vol, 
Quand, soutenu des noms d’Isaïe et de Paul, 
          J’ouvre le livre des présages ; 
Quand je soulève un coin du terrible rideau 
Au siècle qui se perd, comme la goutte d’eau, 
          Dans l’urne immobile des âges. 

Viens, oh ! viens m’affermir, quand je lutte d’effort, 
Plein d’ardeur, et poussé par un instinct si fort, 
          Que nul autre en moi n’y ressemble. 
Oh ! ma bouche a besoin de répéter : « Je crois ! » 
Et pour l’offrir à tous, quand je saisis la croix, 
          La main ni le cœur ne me tremble. 

C’est que notre avenir jette un reflet brillant ; 
C’est que je vois de loin le Christ étincelant 
          Percer la brume et la tempête ; 
C’est qu’au milieu des jours son image me suit : 
Et la grande figure élève dans la nuit 
          Ses deux bras sanglants sur ma tête.

Et je chante, et malgré l’âpreté du combat. 
Malgré les aquilons dont le souffle me bat. 
          Je marche au devant de la crise.
J’ai tant sondé l’écueil que je ne le crains plus ; 
Mon sort n’est pas douteux : je vais contre le flux, 
          Et j’attends que le flux me brise. 

Mais qu’importe, après tout, qu on heurte et foule aux pieds 
Comme un débris impur, mes ossements broyés, 
          Si ma tombe n’est pas muette ?… 
Oh ! qu’un nom de martyr est sonore et puissant ! 
Je voudrais ajouter la couronne de sang 
          À l’auréole du poète. 

Je voudrais, l’œil aux cieux et la croix sur le cœur,
Porter ma tête liante à l’échafaud vainqueur 
          Qui n’a d’effroi que pour le lâche, 
Et que le nom du Christ consacrât mon linceul, 
Je voudrais que ce fût mon dernier mot, le seul 
          Qu’interrompît le coup de hache !