Mon âme est un vaisseau qui s’use dans le port ; 
Mon àme est un aiglon qu’on tient avec effort 
          Sous le dur barreau qui le souille ; 
Mon âme languissante a besoin de réveil : 
Aiglon, je veux grandir en face du soleil ; 
          Vaisseau, je veux laver ma rouille. 

O mes strophes ! voici votre heure — élancez-vous : 
Élancez-vous, malgré les aquilons jaloux 
          Et les tempêtes vos rivales. 
O mes strophes de plainte ! ô mes strophes d’amour, 
L’espace est là — partez, plongez-y tour à tour 
          Comme un fol essaim de cavales. 

Mon cœur terne et pensif n’a reposé que trop : 
Reprenez, reprenez l’impétueux galop, 
          O mes cavales palpitantes ! 
Volez comme l’Arabe effaré, quand son œil, 
A travers le simoun, ce formidable écueil, 
          Entrevoit la cime des tentes. 

Volez plus loin encor, plus vite qu’un regard, 
Plus vite que l’éclair au sommet du Gothard, 
          Que le flot qui tombe aux vallées : 
Je veux, quand votre crin se hérisse à la fois, 
Je veux bondir là haut, penché de tout mon poids 
          Sur vos têtes échevelées. 

Volez donc tour à tour de l’Orient au Nord, 
De la terre au soleil ; volez sur chaque bord 
          Que le cœur admire ou vénère, 
Depuis le grand glacier morne et silencieux, 
Jusqu’au mont dont la cime est un écho des cieux ; 
          Et parle par coups de tonnerre. 

Volez — que je retrouve à mon premier essor 
Ce que j’ai tant rêvé, ce que je rêve encor, 
          La solitude, ma compagne. 
Je veux dépasser l’aigle au fond des cieux déserts, 
Et le nuage assis, comme un géant des airs, 
          Sur le piton de la montagne. 

Je veux, loin de ce globe et par dessus les eaux, 
Respirer le même air que vos larges naseaux ; 
          Je veux, rejetant mors et bride, 
Je veux fuir avec vous jusqu’au monde éternel, 
A travers vents et brume, et dans les lacs du ciel 
          Désaltérer ma bouche aride. 

Je veux chercher encore, abattu que je suis, 
Cette sphère d’amour que dans ses longues nuits 
          Mon âme a si souvent rejointe : 
Oh ! pour y parvenir, mes cavales sans frein, 
Je veux plier vos flancs sous l’éperon d’airain 
          Et les fatiguer de sa pointe. 

Et quand j’aurai vu fuir bien loin derrière moi 
Ce globe désolant d’amertume et d’effroi, 
          Ce vil globe où rien ne m’attache, 
Je veux franchir d’un bond les gouffres du chemin, 
Et, comme un dard lancé par une forte main, 
          Percer la nue où Dieu se cache !