A M. Gerret

                                                      Février 1831

Eh quoi ! ma lèvre ardente est-elle donc scellée 
Comme un marbre immobile au seuil d’un mausolée ? 
N ai-je donc pas mon luth qui me sert de tocsin ?... 
Ne pourrai-je, ô mon Dieu, quand ta lueur m’éclaire, 
Rompre enfin toute digue à ce flot de colère 
     Qui bat les parois de mon sein ? 

Je verrai mettre à nu le fond du sanctuaire, 
Les plus saints monuments mutilés pierre à pierre, 
Le tabernacle vide et le temple proscrit ; 
Je verrai s’écrouler droits humains, lois divines, 
Et je n’oserai, moi, jeter sur ces ruines 
     Toute mon âme dans un cri !... 

Oh ! ce cri sortira : ma poitrine est trop pleine, 
Et l’indignation enfle trop chaque veine 
Pour que mon cœur brisé se taise plus longtemps. 
Oui, l’anathème enfin jaillira de ma bouche, 
Je veux marquer d’un sceau cette horde farouche 
     De triomphateurs insultants. 

C’est qu’à travers ces bruits, ces rumeurs effrénées, 
Malgré l’impur limon qui souille nos années, 
Quand tout s’abâtardit, les peuples et les rois, 
Méconnu comme Dieu, le Christ restait notre hôte, 
Et le cœur le plus fier, la tête la plus haute, 
     Pliaient en face de la croix. 

Et voilà qu’elle tombe — et c’est quelques bras d’hommes 
Qui s’en vont l’attaquer jusque sur ces vieux dômes 
Où l’antique ferveur tant de fois éclata : 
Elle tombe — La foule en rugissant s’arrête, 
Et, dans les plus hauts cieux, l’ange voile sa tête 
     Devant un nouveau Golgotha. 

La croix, signe de deuil et signe d’espérances, 
Où l’on vit apparaître à travers les souffrances 
Le Sauveur annoncé, l’Élu mystérieux ; 
La croix, signe divin, que toute langue nomme, 
Où le dernier soupir de Jéhovah fait homme 
     Rapprocha la terre des cieux ! 

Mais, après tout, qu’importe une croix renversée ? 
Ton image est en nous brillante, ineffacée, 
Ô toi, Dieu de nos cœurs qu’on ne saurait bannir, 
Ô Christ, soleil vivant dont le passé s’éclaire, 
Et qui seul jette encor des torrents de lumière 
     Dans les ombres de l’avenir ! 

Ta merveilleuse foi que le vulgaire outrage 
Est un grand monument cimenté d’âge en âge : 
Hommes du siècle, en vain vous raidissez vos bras. 
Le ciseau destructeur s’émoussera sur elle ; 
Car elle est de tout temps — Que peut l’aquilon frêle 
     Contre les cimes de l’Atlas ? 

Va donc jusqu’au saint lieu, va donc, ô plèbe vile, 
Frappe les croix du temple, arrache-les par mille, 
Nos lèvres baiseront ces emblèmes meurtris : 
On peut rompre l’airain, anéantir la pierre, 
Mais on ne peut briser l’aile de la prière 
     Qui s’élève sur des débris !