Je crois. — Le siècle en vain, dans sa pénible route, 
Livre son vaisseau frêle à l’océan du doute, 
          Et sillonne d’obscurs détroits ; 
Je me lève, j’échappe au courant qui l’emporte, 
Et le regard aux cieux, d’une voix libre et forte, 
          Je le dis hautement : Je crois. 

Je crois à Jéhova, je crois à l’Être immense 
Par qui tout se colore et par qui tout commence,
          Foyer de la création : 
Je crois à ce grand souffle, à cette âme inconnue 
Qui, comme un vaste éclair illuminant la nue, 
          Flottait sur l’abîme sans nom. 

Je crois que le Dieu fort, le souverain des anges, 
Se pencha sur le monde échappé de ses langes 
          Comme un jeune aigle de son nid ; 
Et, l’arrachant enfin de son ombre première, 
Dispensa d’un regard l’éternelle lumière 
          Aux étoiles de l’infini. 

Je crois qu’aux reflets purs de cette grande aurore 
Qui chassait les vapeurs, on vit le sol éclore 
          Et germer sous un ciel profond : 
Je crois que l’Océan, ce roi de la tempête, 
Élancé du chaos, trouva sa couche prête, 
          Et s’y précipita d’un bond. 

Je crois encor, je crois qu’après tous ces prodiges, 
Merveilles sans mesure, étincelants vestiges 
          Qu’il semait aux cieux et dans l’air, 
Dieu suspendit son vol ; Dieu, debout sur le monde, 
Anima de son âme une argile inféconde, 
          Et que la fange devint chair. 

C’était l’homme ; il tomba. — Je crois que ses longs crimes, 
Ses blasphèmes ardents contre les cieux sublimes 
          Montèrent jusqu’à l’Éternel ; 
Je crois que, déchaînant l’onde supérieure, 
L’Éternel livra l’homme et sa frêle demeure 
          À tous les océans du ciel ; 

Ou’il fut absous quand l’onde eut dévoré ses proies ; 
Oue, replacé par Dieu dans de nouvelles voies, 
          Il retomba dans son erreur, 
Et qu’après bien des jours l’humanité flottante, 
Mais pleine d’avenir, tourna des yeux d’attente 
          Vers l’Orient libérateur. 

                    ****

Je crois au Christ. — Je crois à l’immortelle flamme 
Qui descendit des cieux dans le sein d’une femme, 
          Verbe fait chair, Verbe divin : 
Je crois que sous ses pas courbant la terre et l’onde, 
Il jeta tour à tour aux quatre coins du monde 
          Sa loi qui n’aura pas de fin. 

Je crois que sa parole, à peine répandue, 
Comme un autre soleil éclaira l’étendue, 
          Et vainquit le dernier chaos ; 
Je crois qu’il guérissait le mourant sur sa couche, 
L’aveugle sur la borne, et qu’un mot de sa bouche 
          Brisait la pierre des tombeaux. 

Je crois que sa venue ébranla l’ancien temple, 
Qu’il montra, jeune encor, des vertus sans exemple, 
          La paix de l’âme et la candeur ; 
Qu’il fut plein de pitié pour ses brebis errantes, 
Et qu’il versa toujours sur les âmes souffrantes 
          Les plus doux parfums de son cœur. 

Je crois qu’abandonné des siens, chargé de blâme, 
Et cloué tout vivant sur un gibet infâme, 
          Il abaissa son front meurtri ; 
Qu’il expira sans plainte et sans autre murmure 
Que son soupir de mort ; je crois que la nature 
          Trembla tout entière à ce cri. 

Je crois que son cercueil, par un mystère étrange, 
Les trois jours révolus, était vide, et qu’un ange 
          S’y tenait seul pour adorer : 
Car le sol destructeur, abîme où l’homme tombe, 
Ne garda point le Christ, seul hôte de la tombe 
          Que le ver n’ait pu dévorer. 

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Je crois que l’Homme-Dieu reviendra. — Sa parole 
Remûra les tombeaux comme une argile molle, 
          Les morts auront tous leurs réveils ; 
Je crois qu’à ce grand jour qui dort au fond des âges, 
Le Christ apparaîtra la pied sur les nuages, 
          La tête au milieu des soleils. 

Je crois qu’au premier son de cette voix tonnante 
Qui rompra les linceuls, la foule frissonnante 
          Déroulera ses flots épais ; 
Et qu’on verra se tordre et râler sur l’arène 
La mort, spectre hideux que la main souveraine 
          Aura terrassé pour jamais. 

Je crois que, se dressant devant la foule blême, 
Un tribunal vengeur, un tribunal suprême 
          S’ouvrira dans les lieux prédits ; 
Je crois à la fournaise inexorable, ardente, 
Telle que l’ont creusée Ézéchiel et Dante 
          Sous les pas des peuples maudits. 

Je crois entin, je crois que les âmes sans tache, 
Pareilles dans leur vol à l’oiseau qu’on détache 
          Sous un soleil délicieux, 
Iront, loin de la terre, iront à la même heure 
Respirer cet air pur, cette aurore meilleure 
          Que Jéhovah fit pour les cieux ; 

Aurore sans nuée, extase indéfinie 
Où le cœur palpitant s’abreuve d’harmonie 
          Et commence à se dilater ; 
Aurore du Très-Haut, ineffable, soudaine, 
Aurore qui fait vivre, et qu’une langue humaine 
          Est impuissante à refléter. 

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Ô Christ ! je crois toujours. — Le siècle à l’agonie 
M’entoure vainement de sa lueur ternie, 
          Qu’il proclame un soleil plus beau. 
Je crois toujours. — Viens donc au sein de la tempête, 
Viens affermir mon pas, jusqu’à ce qu’il s’arrête 
          Et trébuche au seuil du tombeau. 

Alors, si la terreur environne ma couche, 
Si je crois voir dans l’ombre un sourire farouche 
          Et des étincelles de feu, 
Si l’archange infernal accourt à moi, s’incline 
Comme un vautour, et là, le pied sur ma poitrine, 
          Dispute mon cadavre à Dieu : 

Ô Christ ! mon seul soutien, ô Christ ! espoir du juste, 
Fais tomber jusqu’à moi cette parole auguste 
          Que le Sinaï répéta : 
Christ ! sauve mon âme incertaine, égarée ; 
O Christ ! jette un rayon sur cette âme épurée 
          Par le soupir du Golgotha !