C’est Anna riante et blonde, 
Anna qu’on voit tour à tour 
Mirer ses grands yeux dans l’onde 
Et chanter un chant d’amour ; 
Anna que j’aurais nommée 
Du doux nom de bien-aimée, 
Si mes vœux n’étaient ailleurs ; 
Anna, dont la renommée 
A grandi sous tant de pleurs. 

Voyez-la joyeuse et belle 
Folâtrer dans nos vallons, 
Et sourire et derrière elle 
Rejeter ses cheveux blonds ; 
Voyez-la, quand sa main cueille 
La rose ou le chèvre-feuille, 
Courir le long du ruisseau, 
Plus légère que la feuille, 
Plus volage que l’oiseau. 

Soit qu’auprès de sa famille 
Elle s’arrête en rêvant, 
Soit qu’au fond de la charmille 
Elle vole avec le vent. 
Fleur entre les fleurs nouvelles, 
Fleur charmante comme celles 
Qu’avril se plaît à semer ; 
Belle même entre les belles, 
Comment la voir sans l’aimer ! 

Et pourtant ce frais sourire 
N’a-t-il donc rien de fatal ?... 
Puis-je l’admirer sans dire 
Que sa beauté fait du mal ! 
Souvent le jeune homme avide 
A senti son cœur plus vide 
En l’abandonnant le soir, 
Et plus d’une âme timide 
S’est consumée à la voir. 

***

Lui surtout, lui que mon âme 
Redemande avec douleur ; 
Lui qu’une précoce flamme 
A dévoré dans sa fleur ; 
Lui que j’ai cessé d’attendre, 
Et qui seul savait m’entendre 
Et que j’ai connu trop peu : 
Lui dont l’amitié si tendre 
A fini par un adieu. 

I1 vit la beauté volage, 
Il la vit aux plus beaux jours, 
Dans ces fêtes de village 
Que le regret suit toujours. 
D’abord il n’eut point d’alarmes, 
Il ne trouvait que des charmes 
A la voir, à l’adorer ; 
Mais quand il sentit des larmes, 
Il vint à moi pour pleurer. 

Il vint dans son noir délire, 
Il prit ma main dans sa main, 
Et, sans oser rien me dire, 
Posa son front sur mon sein 
Et son haleine oppressée, 
Et sa voix demi-glacée, 
Me brisèrent tour à tour : 
J’avais compris sa pensée. 
J’avais deviné l’amour. 

Et pendant cette heure même 
De tristesse et d’abandon, 
Il ne dit point ce mot : J’aime 
Il ne prononça qu’un nom : 
Nom ravissant, nom céleste, 
Dont chaque syllabe reste 
Au fond de mon souvenir. 
Hélas ! par ce nom funeste 
J’apprenais son avenir. 

Et maintenant que je meure, 
Que je vive, il n’est plus là ; 
Et j’ai revu sa demeure 
Sans que sa voix m’appelât. 
Il reviendra, je l’espère ; 
Dieu lui garde son vieux père ; 
Dieu, qui savait leur amour, 
Ne voudra pas qu’une pierre 
L’attende seule au retour.