Avant et après les noces

Rumm
Barzhoniezh
Yezh
Galleg
Orin
Paris, Didier et Cie Libraires, 1882
Treuzskrivañ
Sébastien Marineau
En hevelep levr :

Libres comme l’oiseau des bois tant qu’elles n’ont point passé à leur doigt l’anneau d’argent.
                                             E. Souvestre

AVANT
Genofeva, la brune, aura bientôt seize ans.
Tous ont apprécié ses charmes séduisants ;
Tous ont aimé d’amour la belle jeune fille,
Aux longs cheveux d’un noir d’ébène, à l’œil qui brille
Serein comme les cieux et pur comme les flots.
Les graves laboureurs, les rudes matelots,
Ont tous senti leurs cœurs palpiter auprès d’elle ;
Le sien est cependant toujours resté fidèle ;
Et comme elle est déjà promise à l’un d’entre eux,
Elle n’écoute pas les autres amoureux.
Un seul, heureux et fier, épie avec ivresse
Ses troubles, sa rougeur, sa discrète tendresse.
C’est le temps des plaisirs, des chastes abandons :
Ils reviennent tous deux ensemble des pardons ;
Ils se tiennent les mains, au retour de la messe,
Par le doigt où reluit la bague de promesse.
C’est le temps du bonheur, des timides regards.
Pol ne croira jamais avoir assez d’égards
Pour l’enfant qui bientôt deviendra sa compagne.
Dans les quatre évêchés de la basse Bretagne,
Il ne trouverait pas une égale beauté ;
Nulle ne plairait mieux à son cœur enchanté,
Nulle ne sait danser avec la même grâce
Et la même pudeur. Nulle ne la surpasse
Pour chanter en pleurant des sônes amoureux ;
Nulle n’a ces grands yeux profonds et langoureux.
Où le céleste azur au vert marin se mêle ;
Nulle ne sait porter avec charme, comme elle,
Le rozarès orné d’arabesques d’argent
Et le fin tablier où brille un or changeant.

Genofeva, la brune, est une jeune reine,
Et Pol est à genoux devant sa souveraine.

APRES
A quoi te servira maintenant ta beauté ?
L’austère mariage a pris ta liberté.
Il s’est enfui, le temps si doux des fiançailles.
Les sonneurs descendus des vieux monts de Cornouailles
Ont célébré ta noce au son des instruments.
Le bouquet nuptial, envié des amants,
A brillé sur ton sein au jour de l’hyménée.
Chez ton père, pendant une longue journée,
Des convives, venus au nombre de trois cents,
Ont fêté ton bonheur en festins innocents.
Hélas ! tout est passé ! Plus de chants, plus de danses.
A d’autres la bombarde aux joyeuses cadences.
Ton plus doux souvenir, tes fleurs, tes belles fleurs,
Ont perdu leur éclat et leurs fraîches couleurs.
Ceux qui venaient pour toi sont partis : les convives
Se sont retirés tous de tes tables oisives ;
Ta mère n’est plus là. Tes compagnes ont fui.
Un homme seul te reste ; il commande ; et pour lui
Tu n’es plus l’amoureuse au triomphe éphémère,
Mais la femme qui va bientôt devenir mère.
Tes plaisirs sont finis : accepte ton devoir ;
Pauvre reine d’un jour, abdique le pouvoir.

Jeunes filles, telle est la route de la vie ;
Pour le bonheur présent, vos yeux brillent d’envie,
Pour la peine à venir ils sont toujours fermés ;
Ne vous aveuglez pas : souvent vos bien-aimés
Ne vous donneront pas ce qu’ils semblaient promettre ;
L’esclave d’aujourd’hui, demain sera le maître.

Pol a pris la puissance et son sceptre est d’airain :
L’épouse est à genoux devant son souverain.