Novembre 1831. 

Le souffle de l’automne a jauni les vallées, 
Leurs feuillages errant dans les sombres allées, 
Sur le gazon flétri retombent sans couleurs ; 
Adieu l’éclat des cieux ! Leur bel azur s’altère, 
Et le soupir charmant de l’oiseau solitaire 
     A disparu comme les fleurs. 

L’aquilon seul gémit dans les campagnes nues : 
Tout se voile ;  les cieux, vaste océan de nues, 
Ne reflètent sur nous qu’un jour terne et changeant, 
L’orage s’est levé, l’hiver s’avance et gronde, 
L’hiver, saison des jeux pour le riche du monde, 
     Saison des pleurs pour l’indigent. 

Oh ! le vent déchaîné sème en vain les tempêtes, 
Heureux du monde ! il passe et respecte vos fêtes : 
L’ivresse du plaisir embellit vos instants ; 
Et, malgré les hivers, vous respirez encore 
Dans les tardives fleurs que vos soins font éclore, 
     Un dernier souffle du printemps. 

Et le bal recommence, et la beauté s’oublie 
Aux suaves concerts de la molle Italie, 
À ces accords touchants de grâce et de langueur ; 
Et, bercée à ces bruits qu’un doux écho prolonge, 
Votre âme à chaque instant traverse comme un songe 
     Tous les prestiges du bonheur. 

Mais la douleur aussi veille autour de sa proie — 
Soulevez, soulevez ces longs rideaux de soie 
Qui défendent vos nuits des lueurs du matin ; 
Hélas ! à votre seuil que verrez-vous paraître ?... 
Quelque femme éplorée, ou bien encor peut-être 
     Un vieillard tout pâle de faim. 

Oh ! vous ne savez pas ce qu’on souffre à toute heure 
Sous ces toits indigents, frêle et triste demeure 
Où l’aquilon pénètre et que rien ne défend ; 
Non, vous ne savez pas ce que souffre une mère 
Qui, glacée elle-même au fond de sa chaumière. 
     Ne peut réchauffer son enfant ! 

Non, vous n’avez pas vu ces fantômes livides 
Sous vos balcons dorés tendre des mains avides ; 
Le bruit des instruments vous dérobe à moitié 
Ce cri que j’entendais au pied de vos murailles, 
Ce cri du désespoir qui va jusqu’aux entrailles... 
     Oh : pitié, donnez, par pitié ! 

Pitié pour le vieillard dont la tête sincline ! 
Pitié pour l’humble enfant ! pitié pour l’orpheline 
Qu’un peu d’or ou de pain sauve du déshonneur ! 
Ils sont là, leur voix triste essaie une prière ; 
Dites : Resterez-vous aussi froids que la pierre 
     Où s’agenouille la douleur ? 

Je le demande au nom de tout ce qui vous aime ; 
Je le demande au nom de votre bonheur même, 
Par les plus doux penchants et par les plus saints nœuds ; 
Et, si ces mots sacrés n’ont pu toucher votre âme, 
S’il faut un nom plus grand, chrétiens, je le réclame 
     Au nom du Christ, pauvre comme eux. 

Donnez : ce plaisir pur, ineffable, céleste, 
Est le plus beau de tous, le seul dont il nous reste 
Un charme consolant que rien ne doit flétrir ; 
L’âme trouve en lui seul la paix et l’espérance. 
Donnez : il est si doux de rêver en silence 
     Aux larmes qu’on a pu tarir ! 

Donnez : et quand viendra cette heure où la pensée, 
Sous le vent de la mort languit tout oppressée, 
Le frisson de vos cœurs sera moins douloureux ; 
Et quand vous paraîtrez devant le juge austère, 
Vous direz : J’ai connu la pitié sur la terre, 
     Je puis la demander aux cieux.