Vous n’aviez pas aimé — ce transport ingénu, 
Cette extase de cœur, gracieuse merveille, 
Ce frais enivrement d’une âme qui s’éveille, 
Vous l’ignoriez encor quand vous m’avez connu ; 
Vous n’aviez pas aimé — votre existence heureuse 
S’en allait comme un flot sous les gazons qu’il creuse, 
Comme un flot transparent, qui, dans son lit obscur, 
Se dérobe avec crainte aux baisers d’un jour pur ; 
Vous n’aviez pas aimé — jamais la rêverie 
N’étendait près de vous son voile de féerie ; 
Jamais le souvenir, plus séduisant encor, 
N’offrait à vos regards ses illusions d’or, 
Et comme un ciel lointain n’entr’ouvrait le mystère 
De ces ravissements qui font aimer la terre ; 
Vous marchiez sans songer qu’il fût des jours meilleurs, 
Vous ignoriez encor le délice des pleurs. 
Vous ne compreniez pas que le ciel nous envoie 
Des tristesses sans nom plus douces que la joie : 
Votre âme en ses instincts n’eût jamais deviné 
Ce que l’ombre a de charme au bois abandonné, 
Et ce qu’un ruisseau pur qui tombe goutte à goutte, 
Soupire quand le cœur d’une amante l’écoute. 
Le retentissement, le souffle aérien 
Des brises sur les fleurs ne vous apprenait rien ; 
Votre âme indifférente à leurs voix dispersées 
N’y trouvait pas l’écho de ses jeunes pensées. 
C’est en vain que la terre à chaque instant du jour 
Murmurait d’elle-même une langue d’amour, 
Une langue de cœur, ineffable délire, 
Qu’on ne peut écouter sans pleurer et sourire ; 
Vous ne l’entendiez pas ce langage embaumé 
Dont les cieux sont jaloux ; vous n’aviez pas aimé. 
Et quand je vins plus tard, quand un air de souffrance 
Se peignit dans mes yeux qui vous priaient d’avance, 
Quand, par un ciel d’automne, au plus profond des bois 
Je fis parler mon âme à défaut de ma voix, 
Oh ! c’est alors qu’heureuse et fuyant tout le reste. 
Vous comprîtes l’amour dans sa hauteur céleste ; 
C’est alors que vos yeux parurent s’animer, 
Et c’est alors surtout que votre âme ravie, 
En apprenant l’amour, crut respirer la vie 
Pour la première fois — car vivre, c’est aimer.