Homicide point ne seras. 
     Avril 1832

          A M. Maximilien Raoul 

Un vent s’est élevé ;  c’est le vent des ruines : 
Il ébranle les tours jusque dans leurs racines, 
Il sème la douleur et la destruction. 
Dépouillant chaque roi de sa haute tutelle, 
Il le descend au char de son peuple et l’attelle 
     Sous le fouet de la nation. 

Un vent s’est élevé ; plus prompt que l’avalanche, 
Il tombe sur sa proie, et toute grandeur penche. 
Son souffle est tout puissant sur les peuples virils : 
Il les pousse au combat, il frappe trône et temple, 
Et, pâle de terreur, l’homme qui les contemple 
     Se dit à lui-même : Où vont-ils ? 

Arrête : ce n’est pas ces royautés tremblantes 
Qu’il te faut secouer de tes mains violentes, 
Peuple !… Il en est une autre — implacable fléau, 
Une seule te ronge… Oh ! dans ces jours de crise, 
Peuple victorieux, que ton bras fort la brise… 
     C’est la royauté du bourreau ! 

Oui, qu’elle tombe et rampe à jamais abattue 
La royauté de l’homme à qui la loi dit : « Tue » 
Législateurs du siècle, hâtez-vous d’en finir ; 
Foudroyez-la, frappez jusqu’aux racines mêmes, 
De peur qu’un sort fatal n’imprime à vos fronts blêmes 
     Le sceau rouge de l’avenir. 

De peur que le remords ne soit votre supplice ; 
De peur que, rejetant la pierre accusatrice, 
Les mânes fraternels ne se lèvent enfin, 
Et qu’une voix d’en haut, vengeresse et profonde, 
Ne vous condamne à fuir sur les routes du monde, 
     Stigmatisés comme Caïn ! 

Eh ! pourriez-vous laisser ce farouche vampire 
Sucer le peuple au cœur jusqu’à ce qu’il expire ! 
Ô juges de la terre, est-ce là votre emploi ?… 
Ne laverez-vous pas cette hache empourprée ? 
L’hérédité du meurtre est-elle donc sacrée 
     Qu’on ne puisse en purger la loi ? 

Seule est-elle de fer quand tout le reste change !… 
Faut-il que l’échafaud, par un contraste étrange, 
Se tienne seul debout sur un terrain glissant ?… 
Répondez-moi : faut-il qu’à vos chartes sans nombre, 
Toujours et malgré tout la fatalité sombre 
     Impose le cachet du sang ?… 

Le sang ! rien ne l’absout le sang ! rien ne l’efface. 
Le plus haut monument meurt sans laisser de trace ; 
Le sang ne vieillit pas, le sang est immortel. 
Ô vous qui dépouillez le scrupule et le doute, 
Avez-vous jamais su ce qu’en pèse une goutte 
     Aux balances de l’Éternel ? 

Savez-vous la valeur d’une tête ravie ? 
Savez-vous seulement ce que c’est que la vie, 
Ce souffle merveilleux qu’un Dieu se réserva ?… 
Quand votre arrêt tombait sur un être fragile, 
Songiez-vous que ce corps dont vous rompiez l’argile 
     Reçut l’âme de Jéhovah ? 

Législateurs si fiers de terrasser le crime, 
Quel secret besoin d’âme ou quel instinct sublime 
A fait germer en vous cet orgueil qui surprend ? 
Quand vos avides mains s’emparaient de la hache, 
Vous êtes-vous senti pour cette rude tâche 
     Le bras plus fort, le cœur plus grand? 

Hélas ! non — même ennui, même douleur vous blesse 
Vous êtes comme nous ; une égale faiblesse 
Arrête au moindre choc votre pas languissant : 
Ce bras, ce frêle bras que vous chargez du glaive, 
Tremble comme le nôtre, et comme lui se lève 
     Aux cieux d’où le pardon descend. 

Et cependant c’est vous, vous, créatures vaines, 
Qui mutilez la chair, qui tarissez des veines, 
Qui chassez d’ici-bas un céleste flambeau ; 
Vous, vassaux de la mort, vous, à qui Dieu ne donne 
Que cet air et ce jour qui ne manque à personne, 
     Et la mesure d’un tombeau. 

Ah ! rayez de vos lois cette erreur insolente ; 
Arrachez-vous enfin d’une ornière sanglante 
Que le siècle maudit dans sa virilité. 
Il n’existe qu’un droit, c’est celui de clémence. 
Le droit qui frappe et tue, est trop haut, trop immense 
     Pour votre frêle humanité. 

Législateurs, s’il faut qu’une autre voix réponde, 
L’histoire est là, l’histoire immuable et profonde 
Qui couvre l’avenir d’un reflet accablant. 
Interrogez de l’œil ses pages encor teintes… 
Oh ! que de nobles cœurs, que de victimes saintes 
     Ont gravi l’échelon sanglant ! 

Eh bien ! quand vous saignez les flancs de la patrie ! 
Tout ce peuple de morts se redresse et vous crie : 
« Anathème à celui qui fait le bourreau roi ! 
L’Éternité l’attend, l’Éternité le nomme : 
Anathème à qui met la hache aux mains d’un homme 
     Et l’assassinat dans la loi ! »