Et tu l’as donc perdue ! Elle est là sous la terre, 
Ta mère aux blancs cheveux, ta pauvre vieille mère ; 
Elle est là qui repose à quelques pieds du sol : 
Oh ! quel deuil pour ton cœur, mon bien-aimé, mon Paul ! 

Là bas, lorsque j’appris la funeste nouvelle, 
Tout mon corps frissonna, car je l’aimais pour elle ; 
Car son œil plein de charme avait cette candeur 
Qui rassérène l’âme et rafraîchit le cœur, 
Et, dans mes durs instants de trouble, de secousse, 
Je me sentais plus calme en la voyant si douce. 
Et puis le souvenir d’un âge plus heureux 
Devant mes yeux émus vous ramena tous deux, 
Elle et toi ; comme aux jours de l’enfance première, 
Quand mêlé dans tes jeux je t’appelais mon frère ! 
Je pleurai, Paul ; mais toi, comme tu dois pleurer ! 
C’est qu’un malheur pareil ne peut se réparer ; 
Oui, dans ce triste monde, une mère ravie 
Est le deuil solennel qui domine la vie. 
Une mère, vois-tu, c’est le nœud tout-puissant, 
La chair de notre chair, le sang de notre sang ; 
C’est d’elle que nous vient cette immortelle flamme, 
Rayon tombé des cieux ; notre âme c’est son âme, 
Nos jours sont un lambeau détaché de ses jours ; 
Que ne donne-t-elle pas ? tendresse, aide, secours ; 
Il n’est rien, oh ! non, rien qu’elle ne sacrifie 
Pour l’être qui reçut une part de sa vie ; 
Son regard inquiet le surveille ardemment. 
Son existence entière est un long dévoûment. 
Sa mort, c’est une part de nous-même qui tombe. 
Débris inanimé, dans le creux d’une tombe ; 
C’est rester sans conseil, sans appui, sans supports ; 
C’est traîner l’existence, un linceul sur le corps. 
Ô mon ami ! quel est, sur ce globe où tout passe, 
Quel est l’anneau brisé qu’un autre ne remplace ? 
L’amour, songe brillant, mais rapide et léger, 
L’amour n’est trop souvent qu’un espoir mensonger. 
Un lien éphémère où rien ne se pardonne, 
Où toujours l’un des deux reçoit moins qu’il ne donne. 
L’amitié, qu’en dirai-je, hélas !... j’y crus longtemps, 
J’y crois encor, malgré des oublis attristants 
Ah ! l’amitié fidèle a plus d’une amertume 
Où le cœur délicat se heurte et se consume. 
Des voiles douloureux couvrent parfois son ciel ; 
Mais il n’est pas de nuit pour le cœur maternel : 
Quelque sombre que soit le destin qui l’effleure, 
Le soleil de l’amour y rayonne à toute heure. 
Oh ! qu’il est doux d’avoir un sein où s’endormir, 
Des bras où se cacher pour languir ou gémir ; 
Un cœur plein d’indulgence, un cœur que l’on désarme 
Par le moindre regret, par l’ombre d’une larme ; 
Une âme avec laquelle on peut penser tout haut, 
Qui devine votre âme et sait ce qu’il lui faut, 
Qui, bien loin de chercher à blesser ce qu’elle aime, 
Quand vous avez des torts se condamne elle-même ! 
Voilà ce qu’on ne peut retrouver ici bas ; 
Les mères, mon ami, ne se remplacent pas ; 
Et Dieu nous les enlève, enseignement austère. 
Comme si Dieu voulait nous sevrer sur la terre, 
Pour que du vrai bonheur l’homme déshérité, 
Marche d’un pas plus sûr vers son éternité. 

Et ta mère, ô mon Paul ! qu’elle était noble et pure ! 
Comme j’aimais à voir cette pâle figure 
S’animer, s’éclairer quand je parlais de toi, 
Quand je te peignais tel enfin que je te voi ! 
Oh ! son âme semblait saisir chaque parole, 
Chaque mot qui nommait, qui vantait son idole ; 
Ses pauvres yeux souffrants, ses yeux craintifs du jour 
S’allumaient tout à coup et scintillaient d’amour. 
Ce n’était plus la femme au corps débile et frêle, 
Forte de sa tendresse elle devenait belle ; 
Sève du premier âge, esprit éblouissant, 
Elle retrouvait tout au nom de son enfant. 
Et ce temps-là n’est plus. Splendides ou fanées, 
Cette voix ne doit plus égayer tes années. 
Le jour tu seras seul ; le soir, quand, triste ou las, 
Tu reviens des salons, nul n’épiera ton pas ; 
Tu ne reverras plus la figure connue, 
Ni les yeux dont l’éclair saluait ta venue, 
Ni les bras caressants toujours prêts à s’ouvrir : 
Ô mon Paul, ô mon Paul, comme tu dois souffrir !