Elle souffre, ô mon Dieu ! — La tristesse, l’absence, 
L’accablent donc aussi de toute leur puissance ; 
L’aube a dû faire place aux ardeurs du soleil, 
Et comme un pèlerin défaillant, hors d’haleine, 
Cette âme qui languit, cette âme qui se traîne, 
Ne sait plus sous quel arbre attendre le sommeil. 

Elle souffre, elle pleure, et rien ne la rassure ; 
Et moi, mon Dieu, jeté dans une route obscure, 
Je ne peux ni la voir, ni rencontrer sa main ; 
Je ne peux même plus marcher à côté d’elle, 
Et comme un tendre ami, comme un frère fidèle, 
Écarter de ses pas le gravier du chemin. 

Oh ! laissez-moi porter le fardeau de ses peines ; 
Mon Dieu, donnez-le moi, que je l’unisse aux miennes. 
Vous le savez, mes jours sont des jours de douleurs, 
C’est justice : épargnez seulement cette femme, 
Mon Dieu ! puisque j’ai pris la moitié de son âme, 
Laissez-moi prendre au moins la moitié de ses pleurs ! 

Relevez, relevez cette âme jeune et frêle : 
L’amertume des pleurs n’est point faite pour elle, 
Elle est faite pour moi, créature de deuil. 
Seigneur, éprouvez-moi, rendez ma part plus forte ; 
Seigneur, ne craignez point de l’aggraver — Qu’importe 
Que le fardeau me courbe au niveau du cercueil ? 

Le cercueil, je l’attends ; le cercueil, je l’espère, 
Car en ce monde obscur et mort à la prière, 
Où les plus nobles vœux sont tour à tour flétris, 
En ce monde insensé qui s’attaque au Christ même, 
Mon œil qui rêve ailleurs une beauté suprême, 
Ne voit dans le tombeau qu’une sainte oasis.