A M. Eugène Goubert

Décembre 1829 

Comme aux jours da printemps l’alouette blessée, 
Le long des buissons verts, traîne une aile lassée, 
Et se tournant encore à l’horizon vermeil, 
Ne lui demande plus qu’un rayon de soleil ; 
Mon âme allait mourir, mon âme, à chaque aurore, 
Voyait un regret naître, une douleur éclore, 
Et le pas des mortels s’agitant à l’entour, 
Mêlait un bruit profane à ses élans d’amour. 
Elle errait seule et triste avec sa douce muse, 
Dans les bois où s’éveille une plainte confuse, 
Et quelquefois les cieux éclatants de splendeur 
Jetaient sur sa pensée un reflet de bonheur ; 
Et des échos plus doux murmuraient sur la grève, 
Et la muse riante entraînait son beau rêve, 
Tantôt dans le bocage où vient le rossignol, 
Tantôt sur la montagne où l’aigle abat son vol. 
Frêles illusions ! délectable chimère ! 
Je mettais mon bonheur dans un peu de lumière : 
La fuite du soleil m’entourait d’un linceul, 
Et je pleurais ma vie, et je me sentais seul. 
Oh ! je ne le suis plus : l’existence a des charmes : 
Elle a bien quelques pleurs, mais à travers ces larmes 
Elle semble encor belle, et puis connaissez-vous 
Tous les enchantements d’un œil rêveur et doux, 
Le délire ineffable où sa grâce vous jette, 
Et l’enivrant regard qui sourit au poète ?... 
A force de douleur, seriez-vous parvenu 
A lire la pitié dans un cœur ingénu? 
Une femme en pleurant l’aurait-elle accueillie, 
Cette page où se plaint votre mélancolie ?... 
Ah ! c’est que pour répondre à ses nombreux tourment ; 
Mon luth a rencontré de ces échos charmants : 
J’ai souffert, mais aussi j’ai retrempé mon âme 
Dans les regards flatteurs de quelque blanche femme. 
Plus d’une m’a souri, dans mon vol inconnu, 
A cet humble horizon qui m’avait retenu ; 
Plus d’une auprès de moi s’est doucement penchée, 
Qui m’a dit, mais tout bas, que mes vers l’ont touchée 
Et que des vœux si purs sont faits pour attendrir, 
Et qu’avec tant d’amour j’avais dû bien souffrir, 
Et c’était au vallon, sous les feuilles tombantes, 
Qu’elle m’abandonnait ces paroles tremblantes. 
L’autre, au sortir d’un bal prolongeant l’entretien, 
Tandis qu’avec douceur mon bras serrait le sien, 
Demandait quelle voix molle et capricieuse 
Éveilla dans mon sein la corde harmonieuse, 
Et quand j’avais senti s’approcher de mon cœur 
Cette muse aux yeux noirs que j’appelais ma sœur : 

« Quel fut le premier mot de sa bouche ?... avait-elle 
« La voix et le regard d’une simple mortelle ?... 
« Le seul bruit de ses pas, moelleux comme un accord, 
« Forcerait-il mon ame à tressaillir encor ? 
« M’aimait-elle d’amour ?... serait-elle jalouse 
« De voir ma main livrée à la main d’une épouse ? » 

Et ces mots caressants redits avec lenteur, 
Tombaient accompagnés d’un sourire enchanteur ; 
Et tout en lui parlant de la muse qui m’aime, 
Mon cœur croyait la voir et l’entendre elle-même. 
Quel suave entretien ! vous étonneriez-vous 
Que tout m’ait semblé beau parmi des cœurs si doux, 
Et que, dans mon bonheur, l’âme encore enivrée, 
Je me sois dit un jour : « Ma mort sera pleurée. »