Oui, les temps sont à vous, oui, jetés dans l’arène, 
Quelle que soit la main qui vous frappe et vous traîne, 
Ou d’un peuple qui gronde, ou d’un lâche César, 
Oui, vous marchez sans peur, vous brisez la barrière, 
Et votre ennemi tombe, et sa lutte éphémère 
          Ne peut enrayer votre char. 

Qu’avez-vous vu ?... notre âge empreint d’un sceau funeste, 
Notre âge qui se rit de l’avenir céleste, 
Et raille follement sous son masque hideux. 
Que voyez-vous encore?... une race chrétienne 
Fouillant de toute part l’impureté païenne 
          Pour en ressusciter les dieux. 

Honte à nous ! Honte au siècle ! il a laissé sa bouche 
Boire au calice amer qui corrompt ce qu’il touche, 
Et le bras de son Dieu l’a soudain rejeté. 
Envieux de la brute, il rampe sur la terre 
Côte à côte avec elle, et chaque jour resserre 
          Cette infâme fraternité ! 

Eh bien ! sachez le dire à cette foule immense, 
Sachez lui reprocher sa honteuse démence, 
vous que n’a pu vaincre un monde criminel. 
Catholiques ! le flot fléchit devant son maître, 
Et le vent de demain va déchirer peut-être 
          Le nuage où dort l’arc-en-ciel. 

L’Église est là, l’Église avec son cœur de mère, 
Mais qui n’a rien perdu de sa force première, 
Elle est là toujours prête à de nouveaux combats ; 
Ses fils hachés hier sur l’échafaud immonde, 
Ses fils ont bien prouvé qu elle est encor féconde, 
          Et que ses flancs n’avortent pas. 

Voyez plutôt du sein de leur noble poussière, 
Voyez surgir encor cette phalange altière, 
Ces nombreux défenseurs des autels vacfllants, 
Ces hardis rejetons des semences divines. 
Qui cherchent la tempête et poussent leurs racines 
          Jusqu’aux entrailles des volcans. 

Ils croissent — Les voilà qui par dessus notre âge 
Étendent leur bannière et font tête à l’orage ; 
Calmes, le front serein près du flot agité, 
Les voilà travaillant de corps et de pensée 
A désemplir le gouffre où s’était amassée 
          La vase de l’impiété 

Courage, enfants du Christ ! enfants du Dieu fait homme, 
Courage ! — Imitateurs des vieux martyrs de Rome, 
Un reflet de leur âme est passé sur vos fronts ; 
Oui, vous avez encor vos chairs tout imprégnées 
De ce sang où trempa pendant bien des années 
          Le manteau souillé des Nérons. 

Courage ! relevez le temple qui chancelle : 
Prêtez vos bras nerveux à cette œuvre immortelle 
Qui demande la force et l’union de tous ; 
Travaillez longuement, puis, votre heure venue, 
Vous lèguerez le reste à la race inconnue 
          Qui germe à quelques pas de vous. 

Mais il faut se raidir et fouler d’un pied ferme 
Ce sentier hasardeux dont la mort est le terme : 
Frères, repoussez bien la coupe de l’erreur. 
Purs à travers des temps de déhre et de fièvre, 
Oh ! n’en rougissez pas — faites de votre lèvre 
          La compagne de votre cœur. 

Anathème à qui cache au fond de sa poitrine 
Cette foi des vieux jours rayonnante et divine : 
Anathème au cœur bas que la honte retient ! 
Anathème, anathème à qui croit et renie, 
A qui traîné devant la haine ou l’ironie 
Ne criera pas : « Je suis chrétien ! » 

Donc c’est un regard ferme, une parole fière 
Que l’on doit opposer au rire du vulgaire, 
Car nous n’en sommes plus à ce temps destructeur, 
A cet âge où, lassé d’une lutte frivole, 
On jetait coup sur coup son sarcasme à l’idole, 
          Et sa tête à l’exécuteur. 

Oh ! vienne l’avenir, vienne un temps moins avare, 
Et ces cœurs dispersés, ces hommes qu’on égare, 
Ne formeront qu’un peuple et qu’une seule voix ; 
Et comme un nid d’aiglons qui battent tous de l’aile, 
Ce peuple saluera, devant l’arche nouvelle, 
          L’immortalité de la croix. 

Et nous, ô Christ, et nous qui, plongés dès l’aurore 
Dans les épais brouillards d’un siècle où l’on t’ignore, 
Marchons au but commun les yeux tournés vers toi ; 
Nous qu’un espoir soutient, nous qui, malgré leur blâme, 
Gardons soigneusement, comme on garde son âme, 
          Les étincelles de ta foi ; 

S’il est dit que notre âge, éclos dans la tempête, 
Ne pourra, quoi qu’il fasse, en arracher sa tête ; 
Si nous tombons avant qu’un port nous soit offert, 
Avant ces jours pieux que l’avenir prépare, 
Avant qu’un divin souffle ait ranimé le phare 
          Au fronton du temple désert ; 

Ah ! nous aurons du moins, comme cette humble femme 
Qui, des pleurs dans les yeux et la pitié dans l’âme, 
Répandit ses parfums sur tes pieds défaillants, 
Nous aurons, ô mon Christ, versé des larmes pures 
Sur tes pieds qu’on outrage, et baisé tes blessures 
          Que l’on rouvre après deux mille ans !