Me voilà seul encor ! — La fraîcheur de l’année, 
Son parfum passe en vain sur ma tête inclinée. 
     Ô parfum, ô fraîcheur, 
Laissez-moi ; je n’ai plus ma jeune fiancée, 
Et rien n’arrachera cette pierre glacée 
     Qui pèse sur mon cœur. 

Rien ne me distraira, pas même sur la branche 
Cet oiseau gracieux, cette colombe blanche 
     Qui fuyait les hivers ; 
Pas même le soupir descendu des ramées, 
Et pas même ces fleurs, étoiles parsemées 
     Au bord des gazons verts. 

Seul encore ! — Ah ! ce mot redouble ma tristesse :
Si mes lèvres sentaient quelque goutte d’ivresse, 
     Ce mot viendrait l’aigrir. — 
Que faire quand le cœur perd son reste de flamme, 
Quand le mal a touché les racines de l’âme 
     Et qu’on se sent mourir ? 

Seul encor ! Si du moins j’obtenais en échange 
De tant de pleurs versés, le bonheur de cet ange 
     Que j’ai vu dans l’effroi ! 
Mais, non — mon triste adieu ne l’aura point calmée, 
Hélas ! et je sais trop qu’elle est tout alarmée 
     Quand elle songe à moi. 

Ô Vierge, endormez-la ; consolez-la, Marie ; 
Fermez jusqu’au matin sa paupière tarie, 
     Sa paupière sans pleurs ; 
Endormez-la ; — cette âme a besoin de prestige ; 
Ne laissez pas les vents secouer sur sa tige 
     La plus frêle des fleurs. 

Semez devant son œil fatigué de la terre 
Ces visions d’en haut qu’aucun voile n’altère 
     Et qu’on ignore ici ; 
Montrez-lui dans les cieux sa brillante couronne, 
Montrez-lui dans les cieux sa place qui rayonne 
     Auprès d’Adonaï. 

Et quand l’aube revient peupler l’horizon vide, 
Ô Vierge, recueillez sa prière limpide 
     Comme un reflet de jour ; 
Et, le soir, laissez-la, cette abeille si pure, 
Rapporter pour trésor dans sa cellule obscure 
     L’espérance et l’amour ; 

L’espérance du cœur qui soutient et console, 
L’espérance qui place au fond d’une parole 
     Un miel délicieux ; 
L’espérance et l’amour, l’amour, ce divin rêve, 
Le plus puissant de tous, le seul qui nous élève 
     À la hauteur des cieux !