l'Île des sept sommeils

Genre
Poésie
Langue
Français
Source
Paris, Plon-Nourrit et Cie, 1922
Transcription
Sébastien Marineau
Dans le même ouvrage :

PIÈCE LYRIQUE EN UN ACTE

    À Emile Pouvillon

    PERSONNAGES :

    LA FÉE URGANDE
    LE LUTIN GWION
    L’ENCHANTEUR MYRDHYNN
    Dragueurs et Sirènes

L’île de Sein, – Enez-Sun, l’île des Sept-Sommeils, – aux premiers temps de la légende celtique. Une dune roussie. L’ajonc ; la mer ; les brisants. Par l’étroite chaussée marine, une petite vieille, tassée, flétrie, se traîne. Le soir tombe : elle atteint la dune, s’arrête et embrasse désespérément le sinistre paysage.

SCÈNE PREMIÈRE

URGANDE seule
Ici la terre meurt ; ici finit ma route.
Celui que je cherchais, je ne l’ai pas trouvé.
    Myrdhynn, ma force s’en va toute :
N’accable pas un cœur déjà tant éprouvé !
Hélas ! Je pèse moins dans tes mains redoutables
Qu’au vent des nuits d’hiver la paille des étables
    Ou l’humble grain de sénevé.
Je t’appartiens. Je suis la cendre au creux de l’urne ;
    Je suis l’agneau, toi le lion.
    O Ténébreux, ô Taciturne,
Tu m’as prise sans bruit comme un voleur nocturne,
Tandis que je dormais dans les bras de Gwion.
Nos destins sont pareils ; pareils furent nos crimes :
    Perdus au fond de notre amour,
    Ni lui, ni moi nous n’entendîmes
    L’appel magique de tes rimes,
Tintant sur la forêt dans le déclin du jour.
  Fatal oubli dont nous portons la peine !
    Bondissant du sombre ravin,
Tu parais et, foulant notre lit de verveine,
Tu m’arraches des bras qui me pressaient en vain,
Pour me jeter, pleurante et nue et qui frissonne,
Sur une route morne où ne passait personne.
« Va-t’en devant toi, va, me dis-tu. Marche ainsi
Mille ans ! Cherche partout, dans le vent et la brume,
    Dans le labeur et le souci,
Celui dont le regret vainement te consume
    Et que j’exile aussi.
Tu ne le trouveras qu’en ta millième année,
Quand la fleur de tes seins sera toute fanée
    Et que, pareils aux tambourins
    Fendant leur peau parcheminée,
Tes séniles appas danseront sur tes reins ! »
Et j’allai. Forme vide, argile pantelante,
Ton souffle me chassait sur la route dolente :
La route ne menait nulle part. Et la nuit
Tombait. Partout le deuil et l’horreur; aucun bruit
Que celui de mes pas heurtant le grès sonore.
Et la nuit refermait ses yeux noirs, et l’aurore
Levait au bord du ciel ses prunelles d’or fin,
Et je marchais toujours sur la route sans fin !
Oh ! l’angoisse d’errer ainsi, seule, perdue
Irrémissiblement dans la morne étendue,
    Vouée au silence éternel,
    Sans une âme compatissante
      Qui consente
A rafraîchir vos yeux d’un regard fraternel !
Mais maintenant voilà que ma force défaille.
    Autour de moi rien que les flots,
    Et l’âpre bise qui les fouaille
Mêle ses sifflements à leurs rauques sanglots.
Où suis-je ? La nuit vient. Je ne vois plus ma route.
Prends pitié de mon mal, Myrdhynn : ne frappe plus
Celle dont tout espoir a coulé goutte à goutte
Et qu’un cœur moins cruel aurait peut-être absoute,
Avant que les mille ans ne fussent révolus !…

Elle tombe évanouie. L’ombre s’épaissit autour d’elle et Gwion, qui vient à pas lents sur la grève, passe à côté de son amie sans la voir. Reclus tout le jour dans la grotte de Minconoc, il est sorti de sa retraite au brun de nuit. Le gracieux lutin est méconnaissable : ses tempes ont blanchi et la douleur a creusé des ornières rougeâtres dans ses joues.

SCÈNE II

URGANDE toujours immobile, GWION

GWION
Encor cette entremetteuse de mensonges !
Elle approche à pas étouffés : c’est la Nuit.
Dame d’erreur, garde pour d’autres tes songes.
Je sais trop le réveil qui les suit !…

Un silence. Gwion se tourne vers la mer.

Oh ! quelle tristesse indéfinissable !
Les flots sont partis avec le jusant.
Sous son pâle et doux suaire de sable,
Oh ! Comme la grève est triste à présent !

SCÈNE II

Il appelle.

      Urgande ! Urgande !…
Rien. La grève est muette et muette la lande…

Il retombe dans sa rêverie.

Hélas ! Au temps lointain du stellaire pourpris,
    Avant que tu m’eusses pris,
    Myrdhynn, empereur des charmes,
Duc des magiciens, prince des nécromans,
Au barbare réseau de tes enchantements,
    Mes yeux ignoraient les larmes,
J’étais heureux dans le céleste chœur.
    Ceint de verveine et de lavande,
Mon jeune front riait sous sa double guirlande.
   J’étais heureux : Urgande habitait dans mon cœur,
    Et mon cœur habitait Urgande…
  Renaîtrez-vous, beaux matins de jadis ?
    Quand se clora ma longue épreuve ?
Ile des Sept-Sommeils, rochers sept fois maudits,
Où m’enchaîna le dur geôlier des sept bardits,
    N’est-il donc rien qui vous émeuve ?
Suis-je votre captif jusqu’à la fin des temps ?
Ne reverrai-je plus, au détour de la sente,
    Fleurir la rose éblouissante,
Se lever dans ma nuit l’étoile que j’attends ?
Urgande, chère fée, ô moitié de mon âme,
Que ne suis-je le vent rapide ou bien la flamme
Ou l’écume qui vole ou le brin de gazon ?
Que n’ai-je seulement vos ailes diaprées,
    Halbrans, que traque vers nos prées
    Des fonds brumeux de l’horizon,
  Tel un chasseur que sa poursuite enivre,
L’Hiver casqué de neige et cuirassé de givre ?
Or, devant que Myrdhynn ne m’eût pris dans ses rets,
J’étais pareil à vous, oiseaux légers. J’errais,
Si rapide que l’œil avait peine à me suivre,
Sur la face des eaux, à la cime des bois.
Des rivières d’azur filaient entre mes doigts ;
Et mon âme multiple, abondante et joyeuse,
Nageant sur les couleurs, les parfums et les chants,
S’éparpillait dans les arômes de l’yeuse
    Et dans l’or des soleils couchants…

La mer commence à monter. Les barques accostent. Dans le lointain, des dragueurs de sable passent en chantant.

    CHŒUR DES DRAGUEURS
    Sur le banc, dans la brise fraîche,
Nous avons dragué tant de sable roux
Qu’on en ferait bien avec une bêche
    Un mulon plus haut que la flèche
De Saint-Gwénolé, terreur des garous !
    Soudain la mer s’est apaisée.
On entend au loin siffler les halbrans.
Est-ce avril qui naît parmi la rosée ?
    La dune est comme une épousée
Avec ses bouquets de joncs odorants…

Les voix s’éloignent. Gwion, aux derniers mots, s’est redressé. Stupéfait, il regarde autour de lui : une floraison merveilleuse vient d’éclore sur la dune et qui, dans sa houle odorante, lui dérobe la fée endormie.

GWION
C’est vrai. Qu’arrive-t-il et par quelle merveille
Tout un printemps se lève à l’appel de mes yeux ?
    O spectacle prestigieux !
      Rêvè-je ou si je veille ?

Tonnerre, éclairs. Myrdhynn, dans un buisson de feux, surgit à la corne d’un rocher.

SCÈNE III

URGANDE toujours immobile, GWION, L’ENCHANTEUR MYRDHYNN

    MYRDHYNN
    Triste Gwion, prête l’oreille :
    Mon cœur enfin s’est adouci,
  Gwion, ta bien-aimée est de retour ici.
    Votre peine fût pareille ;
    Que votre heur le soit aussi !
    Dès que l’orbe de la lune
    Aura touché l’horizon,
    Secouant sa pâmoison,
    Ici même, sur la dune,
Urgande renaîtra dans sa jeune saison.
C’était pour reposer sa tête endolorie
Que la dune, ce soir, s’était toute fleurie.
Éveille-la, Gwion ; puis partez tous les deux.
    Partez, fuyez, âmes légères,
    Couple charmant et hasardeux.
Reprenez vos ébats au milieu des fougères.
    Partez, retenez seulement
    De vos épreuves passagères
Qu’il vous faut obéir à mon commandement
Et qu’on n’offense pas Myrdhynn impunément !

L’apparition s’évanouit. Une lune rose s’éveille sur la mer. Et voici que, de sa couche parfumée, Urgande – une Urgande nouvelle, délicieusement jeune et jolie, – s’étire doucement, lentement. Gwion, qui ne peut croire à son bonheur, hésite à la reconnaître. Et, tout à coup, on le voit qui s’élance.

SCÈNE IV

URGANDE, GWION

GWION, poussant un cri.
Urgande !

URGANDE, se dressant tout à fait
                Gwion !

GWION
                             Urgande,
C’était toi !

URGANDE
                 C’est toi, Gwion !

GWION
Comme un ramier, sur la lande,
J’errais plein d’affliction…

URGANDE
Sur les flots de la mer grande,
Je voguais, triste alcyon…

GWION
Urgande !

URGANDE
                Gwion !

GWION
                             Urgande,
    C’était toi !

URGANDE
                     C’est toi, Gwion !

GWION
Comment n’ai-je pas vu que c’était toi ? La lune
Se levait…

URGANDE
                 L’ombre encor me cachait à demi,
    Doux ami ;
  Ne te reproche aucune faute, aucune.

    GWION
    Quel devait être ton effroi,
    Livrée ainsi aux vents sauvages !
    La mort habite ces rivages…

    URGANDE
    Gwion, je pensais à toi !…

      La nuit était douce
      Comme au temps d’avril :
      Des flots de béryl
      Chantaient sur la mousse.

      Et je sommeillais,
      Mollement couchée
      Sur une jonchée
      De lys et d’œillets ;

      Quand, durant mon rêve,
      (Troublant souvenir !)
      Je te vis venir,
      Gwion, sur la grève.

    GWION

    Chère fée, ô mon Urgande,
    Je mourrai, si je te perds.
    C’est toi ! Ce sont tes yeux pers,
    C’est ta bouche de légende.

    Et c’est ton rire auroral.
    Ce sont tes mains : je les touche.
    Ce sont tes yeux ; c’est ta bouche ;
C’est toi, coupe d’amour, Urgande, pur graal !…

      URGANDE

      Voix qui réconforte,
      Chère, ô chère voix!
      Sans elle, je crois
      Que je serais morte.

      GWION

      Rien ne m’était plus.
      J’errais, le front hâve,
      Pareil à l’épave
      Que pousse le flux.

      URGANDE

      Étreintes liantes,
      Baisers, mon souci,
      Je tendais ainsi
      Mes mains suppliantes !

      GWION

      J’appelais sans fin :
      Urgande ! criais-je.
      O cher cou de neige !
      O beaux yeux d’or fin !

    URGANDE
    Va ! Ne pensons plus à ces choses :
Mes maux sont terminés ; tes chagrins sont finis,
    Puisque nous sommes réunis.
Soulas d’aimer ! Douceur des ceintures décloses !
    C’est la nuit des métamorphoses :
    Il pleut des corolles de roses ;
    La mer est lisse comme un pré,
    Et là-bas, où sont les carènes,
    On entend chanter les Sirènes,
    Blanches parmi le flot pourpré.
    L’une dérive la gabare ;
L’autre lève aux plats-bords son jeune front barbare
    Et, riant à l’homme de barre,
La plus belle des trois se suspend au beaupré.
    Glitonéa, Tironée, Oronoles
Sont leurs noms. Quand l’ivoire épand leurs crins soyeux,
Une avalanche d’or croule sur leurs épaules ;
Leurs seins blancs sont taillés dans la neige des pôles ;
La langueur des nuits d’août se pâme dans leurs yeux.
Matelots, matelots, suivez ces amoureuses
Sous les porches d’argent de la glauque cité.
    Croisez vos bras sur vos vareuses,
Et laissez-les guider vos paresses heureuses
Au pays de la Mort et de la Volupté.
Bien d’autres avant vous ont tenté l’aventure :
Un vent mystérieux chantait dans leur mâture ;
Les cloches de la mer tintaient si doucement
Que, pour mieux écouter leur magique langage,
Les hommes se couchaient le long du bastingage
Et qu’ils pensaient ouïr des voix de diamant.
Ecoutez-les aussi, ces cloches de promesses.
Leur carillon léger sonne d’étranges messes,
Telles qu’aucun de vous jamais n’en entendit.
Ahès est là, près de l’évêque qui les dit.
Et tout à coup, selon le rite guibélique,
      Elle arque son corps immortel
Et, dans la monstrueuse et sombre basilique,
    On voit s’ouvrir le lotus symbolique,
    Et c’est Ahès le ciboire et l’autel !…
Nous cependant, couchés sur le sable des grèves,
Nous n’imiterons pas le farouche pluvier
Et nous suivrons, d’un œil ami, sans l’envier,
      L’appareillage de vos rêves.
L’hiver chasse l’oiseau : plus fidèles que lui,
Jamais nous ne fuirons cette île hospitalière.
Et nos coeurs accouplés, demain comme aujourd’hui,
      Ne voudront plus d’autre volière.
      C’est ici leur dernier retrait,
      La rive douce et familière,
      Le nid caché, le nid secret,
    Où s’abriteront sous les branches
    Leurs deux tendresses toutes blanches,
  Le double amour dont chacun d’eux mourait.
Ah ! Gwion, ne dis pas qu’il faut partir. Chère âme,
Ce soir d’hiver est doux comme un épithalame.
Où pourrions-nous trouver un tel apaisement ?
Quels bords seraient plus sûrs sous un ciel plus clément ?

GWION
Fuyons-les cependant, fuyons-les, mon Urgande.
Tu n’as pas vu l’ajonc, tu n’as pas vu la lande
    Se convulser au vent de mer.
C’est de leurs fruits malsains que cette île est prodigue ;
Mais elle accorde à peine au soc qui la fatigue
    Un peu de seigle ou d’orge amer.
Fuyons-les ! L’heure presse et la route est ouverte.
Vois ! La douce Phœbé qui rit dans la nuit verte
    Fait jusqu’au bord de tes pieds blancs
Couler un pan léger de sa traîne fleurie,
Et c’est comme un chemin semé de pierrerie
    Qui s’ouvre à nos rêves tremblants.

      URGANDE
      Mon Gwion, je suis si lasse !
      Comment prendre un tel chemin ?
      Restons à la même place,
      Gwion, ta main dans ma main.
      Sur ces lys, l’âme légère,
      Nous dormirons jusqu’au jour
      La lune est une étrangère
      Qui se rit de notre amour.

GWION
Non, regarde-la mieux. Comme sa pâle flamme
Doucement jusqu’à nous glisse de lame en lame !
Comme son disque est lent à quitter l’horizon !
Regarde encore. Vois si je n’ai pas raison,
Si l’oblique reflet qui tremble derrière elle,
On ne le prendrait pas pour quelque passerelle
Que des chaînes d’argent suspendraient dans la nuit.
La mer ne fut jamais si calme ! Pas un bruit,
Rien, tout s’est tu : l’appel des halbrans, le chant vague
Des bateliers de Sein qui déchargeaient leur drague,
Pleine du sable roux qu’on pêche sur le Banc,
Et qui s’en sont allés avec le soir tombant.
Partons aussi. Fuyons n’importe où ! C’est si triste,
Sein ! Vienne l’hiver, pas une fleur qui résiste,
Ni l’œillet sur les caps, ni la rose au jardin :
Toutes, l’hiver venu, s’étiolent soudain,
Et, sur l’horizon gris taché d’un soleil trouble,
Avec le jour qui meurt et le vent qui redouble,
C’est comme une montée éperdue, un flux noir
De landes, des bonds tels aux quatre coins du soir
Qu’on dirait, sous l’horreur de ces couchants funèbres,
L’échevèlement fou d’une mer de ténèbres !…

    URGANDE
    Gwion, Gwion, se pourrait-il ?
    L’ancienne souffrance t’égare :
    Où trouver un air plus subtil ?
    La dune est comme un grand courtil
    Sous le printemps qui la bigarre.

GWION
Viens, te dis-je. Là-bas, où mènent ces clartés,
Il est d’autres printemps suivis de longs étés.
Des jours d’or, une paix lumineuse et chantante.
Tu le connais : c’est le pays de notre attente,
Le lilial Éden où luit, fête des yeux,
Hel, le très beau, le pur et le victorieux !
O chers rayons, route d’amour surnaturelle,
Etends-toi sous nos pas, magique passerelle !
Et vous, fleurs du pourpris que nos vœux ont élu,
Soleil, clarté parfaite, œil du jour absolu,
Splendeur, et vous, miroir des eaux, mers odorantes,
Beau ciel pareil aux yeux des vierges ignorantes,
Bois sacrés, frondaisons pacifiques, et vous,
Vers qui monte au matin l’hymne fidèle et doux
    Des fiancés et des époux.
Temples de l’indulgent Amour, demeures saintes,
    Parvis de cinname arrosés,
    Stèles de candeur toutes ceintes,
Où sur la bouche d’or des molles hyacinthes
Palpitent nuit et jour d’invisibles baisers,
Salut, temples, forêts, soleil, mers lumineuses !
    Salut, pourpris d’enchantement.
    Fleurs que les lèvres de l’amant,
    Dans la douceur du clos dormant,
    Cueillaient aux lèvres des faneuses !…

    URGANDE, doucement ironique
    Volage ami, cœur vagabond,
    Je sais ! Je sais ! Mais à quoi bon
    Changer le cadre du poème ?
    Ce que nous avons ici même.
    Pourquoi l’aller chercher ailleurs
    Et se peut-il d’Édens meilleurs
    Que le nid tout fait où l’on s’aime ?
    Foin de ces amours de gala !
    Il y faut trop de remuages ;
    Quitte la lune : laisse-la
    Garder son troupeau de nuages.
    Nous n’avons cure de ses soins :
    Gwion, pour s’aimer sans témoins,
    Crois-tu qu’on s’en doive aimer moins ?

GWION
Urgande, par pitié, cesse ces railleries !
  Il n’est que temps. Déjà les métairies
S’éveillent… Le coq chante… Écoute !… Cependant
La lune qui décroît va quitter l’Occident,
Et, si nous refusons de partir avec elle,
    Tout chemin nous sera fermé !

    URGANDE
    Que nous importe, ô mon aimé ?

GWION
Mais c’est le clos d’antan, le pourpris embaumé,
Et le val et la source et les champs d’asphodèle,
C’est tout l’Éden que nous perdons, chère infidèle,
    Si l’aube nous retrouve ici ! …

      URGANDE
      Maigre souci !

GWION
Quoi ! Tu renoncerais à la blanche demeure,
A l’étang qui s’endort parmi les nénuphars ?
Tu leur préférerais ce ciel, ces flots blafards ?

    URGANDE
    Hormis l’amour, tout n’est que leurre.

GWION
Ah ! pour la préférer aux rivages vermeils,
Aux flots bleus que le vol des palombes effleure,
Ah ! tu ne connais pas l’île des Sept-Sommeils !
Tu ne peux pas savoir quelle race l’habite,
Le feu sombre qui couve au creux de son orbite,
    Son rire épais, ses travaux sans loyer,
    Et la Misère, éternelle Cassandre,
      Accroupie en robe de cendre
      Sur les dalles de son foyer !

URGANDE
Je connais tout cela, Gwion, et d’autres choses
Encor. Mais que veux-tu ? Je suis lasse des roses,
Des jours d’or, des flots bleus, des pourpris irisés,
Et je n’aspire plus, Gwion, qu’à tes baisers.
Tu me les donneras ici. Quoi ! Tu t’effraies
De me savoir parmi ces bonnes gens en braies,
Ces îliens aux cous renflés, au sang fougueux,
Toujours à labourer quelque océan, ces gueux
Qui s’en iraient jusqu’en enfer d’une bordée !
Moi, je les aime d’être ainsi. J’ai comme idée
Qu’ils nous accueilleraient fort bien, ces bonnes gens.
Nous leur serions des dieux très doux, très indulgents,
De petits dieux, d’aspect nullement redoutable.
Puis ils nous donneraient les miettes de leur table,
Un peu de lait, du miel, et c’est assez pour nous.
Songe donc : tu n’atteindrais pas à leurs genoux !
Ils ne te craindraient pas, Gwion, tout au contraire.
C’est charmant : tu serais comme leur petit frère,
Et moi comme leur sœur un peu tendrette encor.
Et le voilà, l’Éden ! Les voilà, les jours d’or !
C’est cela le bonheur, Gwion : lorsque tout change,
Ne point changer, rester ici dans quelque grange
Bien close, où le vent d’ouest ne pénétrerait point.
Seuls à s’aimer, parmi la bonne odeur du foin,
Au matin s’éveiller avec les bartavelles.
Courir dans le gazon, baller dans les javelles,
Aller, venir, trotter, la bride sur le cou,
Du platier de Vaskern aux brisants d’Ifliskou,
Et, pour faire la nique aux faneuses du Lenne,
Glisser dans leur fichu des fleurs de marjolaine !
Ah ! Les lutins que nous serions, si tu voulais !
Comme notre grenier vaudrait tous les palais !
Quoi ! Tu boudes encore ? Est-ce que d’aventure,
Gwion, tu jugerais trop noire ma peinture,
Ou si c’est mon babil d’oiseau qui t’étourdit ?
Et pourtant, bien-aimé, je ne t’ai pas tout dit.
Pardonne-moi. Durant cet exode farouche,
Où je cherchais partout tes yeux, partout ta bouche,
J’ai vu tant de misère, hélas ! sur mon chemin,
Que j’ai pris en pitié le pauvre genre humain.
Réellement, il m’a poussé comme une autre âme.
La charité rentre à présent dans mon programme
Et je veux, s’il te plaît, le tenir jusqu’au bout.
Donc, mon aimé, faisons nos paquets et debout !
Dans la ferme discrète où seront nos pénates,
Si les poulains trop vifs ont embrouillé leurs nattes,
Si le bœuf a rompu sa longe ou le bélier
Ses entraves, j’entends que d’un doigt familier
Et prompt l’un de nous deux répare le dommage.
L’agréable métier, Gwion ! Point de chômage !
Toujours quelque service à rendre ! Quant à moi,
Je sais par le menu déjà tout mon emploi :
Traire le lait, rouir le chanvre aux grandes pluies,
Souffler le feu, couper le pain, tendre les buies,
Vanner l’orge, garder la ruche des frelons,
Brasser la pâte et l’étaler sur les poêlons
D’une éclisse savante et sûre en sa prestesse…
Vois-tu d’ici l’étonnement de notre hôtesse,
Qui se frotte les yeux et croit rêver encor
Et se signe trois fois comme à confiteor,
En trouvant au matin sa tâche à moitié faite !
Tous les jours désormais lui seront jours de fête.
Son linge séchera tout seul sur les buissons.
Plus de soucis ! Enfin son homme et ses garçons,
Le ventre creux, ne crieront plus après la soupe,
Quand ils débarqueront le soir de leur chaloupe !
Un bon feu pétillant d’ajonc les attendra,
Et, sous l’intimité de leur unique drap
D’étoupe, bien rangés le long de la venelle,
Les lits-clos ouvriront leur crypte maternelle
Et se feront plus doux, plus chauds et plus discrets.
Quel coup du ciel ! Voilà nos gens tout guillerets.
Pas un, ma foi, qui s’attendît à la prébende !
Mais les plus fortunés peut-être de la bande,
Les plus heureux, Gwion, ce sera nous encor.
Eh ! Oui, l’on peut trouver à redire au décor :
Une ferme, une grange, un courtil, ce n’est guère
Et nous avions jadis un cadre moins vulgaire.
Mais le bonheur n’est pas hors de nous, mon aimé :
Il est en nous. Ton cœur s’est trop vite alarmé ;
Tu ne te sens pas fait pour jouer les apôtres ;
Tu ne sais pas comme il est doux d’aider les autres
Et, dans ton égoïsme innocent, tu ne vois
Que mes yeux et n’entends au monde que ma voix.
Il est des yeux meurtris comme des ciels d’orage ;
D’autres si transparents qu’on dirait un vitrage
Et qu’on aperçoit l’âme en se penchant sur eux.
Retiens pieusement leur secret douloureux :
Pour t’être pénétré du deuil qui s’y révèle,
Tu trouveras aux miens une douceur nouvelle.
Il est des voix, écho d’un si morne tourment,
Qu’on les prendrait de loin pour un vagissement
Et qu’elles n’osent pas se détacher des lèvres.
Recueille-les. Entends ce que disent leurs fièvres,
Les âtres morts, l’exil, la souffrance et la faim ;
Connais toutes ces voix grelottantes, afin
De mieux apprécier le cristal de la mienne.
Or, c’est cela, Gwion, la charité chrétienne
Et, quoiqu’un peu païens de tournure et d’esprit,
Nous la pratiquerons ainsi qu’il est écrit…

    GWION
    Nous devenir chrétiens, Urgande !
Nous, les lutins subtils, fantasques et moqueurs,
    Céder au vent de propagande
    Qui dessèche partout les cœurs !…

    URGANDE
    Innocence ! Candeur ! Simplesse !
    Eh ! L’on en prend et l’on en laisse,
Gwion. Puis, entre nous, ta crainte est sans objet
Jésus n’est pas un ogre, ami, comme Saturne.
Ceux qui te l’ont dépeint renfrogné, taciturne,
Cuvant au fond du ciel le sang qui le gorgeait,
T’ont menti. C’était bon pour les dieux de la fable,
Cette attitude. Lui, c’est un être ineffable,
Qui ne sait que des mots de pardon et d’amour,
Le plus charmant, le plus exquis de tous les êtres,
Accueillant aux petits, dur seulement aux maîtres,
Une âme blanche, avec l’immense azur autour !…

GWION
Je veux te croire, Urgande, et cependant j’ai peine
A dire oui. L’effroi m’étreint. Nouveau venu,
J’hésite sur le seuil et, la main sur le pêne,
  Je n’ose ouvrir par peur de l’inconnu…
Que faire ?

URGANDE
                 M’obéir, Gwion.

GWION
                                           Chère amoureuse,
Du moins si j’étais sûr que tu serais heureuse,
Si, par quelque présage inouï, j’apprenais…

Un couple d’oiseaux traverse en ce moment le ciel et vient s’abattre auprès d’eux. Gwion ne les remarque pas, mais Urgande tressaille et saisit Gwion par la main.

    URGANDE
    Vois donc, ami, dans les genêts
    Ces deux blancheurs surnaturelles :
    Roucoulements, douces querelles,
    Baisers de-ci, baisers de-là.
    Ne sont-ce point deux tourterelles ?

GWION, s’approchant pour écarter les branches
Oui. L’on croirait vraiment qu’il a neigé sur elles.

URGANDE, s’approchant à son tour
Eh bien ! Mais le présage attendu, le voilà !
Regarde encor… Plus près !… De leur bec adorable,
Elles tressent un nid, ce me semble…

GWION
                                                          En effet !…

    URGANDE
    Un nid, Gwion ! Ah ! C’est parfait !
L’augure jusqu’au bout s’est montré favorable
    Et tu n’as plus qu’à t’incliner.

    GWION, qui se résigne.
    Ainsi fais-je sans chicaner,
Mon Urgande. Les Sorts sont pour toi. Je l’avoue.
Et donc, quand il est temps, retournons notre proue.
Rentrons au port. Faisons comme ces beaux oiseaux
De lumière : dans les genêts et les roseaux,
Bâtissons notre nid de branchage flexible ;
Comme eux, sans regretter un ciel inaccessible,
Laissons s’épanouir nos deux cœurs triomphants.

URGANDE
Et, comme eux, mon amour, ayons beaucoup d’enfants !