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ar Plac’h dimezet gant Satan

barzhaz breizh - ar plac'h dimezet gant satan
Genre
Poésie
Langue
Breton
Source
Paris, Didier et Cie Libraires, 1867
Remarques
Nous avons modernisé l’orthographe tout en conservant certaines tournures d'origine (mutations, particules verbales...).
Transcription
Sébastien Marineau
Dans le même ouvrage :

Voici un extrait des commentaires que Théodore de La Villemarqué a insérés dans le Barzhaz Breizh :

« Quiconque est fiancé trois fois sans se marier va brûler en enfer. »

Cet aphorisme, qui fait le thème d’une vieille ballade, a sans doute son origine dans le respect que professaient autrefois les Bretons pour la sainteté des fiançailles ; sa forme rythmique est celle des maximes bardiques, et nous ne serions pas étonné que c’en fût une rajeunie.

Selon les bardes, les âmes avaient trois cercles à parcourir : le premier était le cercle de l’infini ; le second, celui de l’épreuve ; le troisième, celui de la béatitude. C’est ce qu’établissent des documents que nous ont laissés les Gallois du Moyen-Age (v. la Triade des cercles, Owen’s Pugh)

L’âme, d’après nos poètes d’Armorique, devait, avant d’arriver en enfer, passer par les étangs de l’Angoisse et des Ossements, les vallées du Sang, et enfin la Mer, au-delà de laquelle s’ouvraient les bouches de l’Abîme ; un poème cambrien antérieur au dixième siècle reconnaît aussi, dans le séjour de la Mort et des Peines, une vallée nommée la vallée des Eaux de l’Angoisse (Myvyrian, I, p. 74). Il y avait de même dans le Niflyheim des Scandinaves un fleuve ou lac de la Douleur.

Voici maintenant ce que racontent Procope et Claudien :

« Les pêcheurs et les autres habitants des côtes de la Gaule qui sont en face de la Grande-Bretagne, dit le premier de ces auteurs, sont chargés d’y passer les âmes, et, pour cela, exempts de tributs. Au milieu de la nuit, ils entendent frapper à leur porte ; ils se lèvent : ils trouvent sur le rivage des barques étrangères où ils ne voient personne, et qui pourtant sont si chargées, qu’elles semblent sur le point de sombrer et s’élèvent d’un pouce à peine au-dessus des eaux. Une heure leur suffit pour le trajet, quoique avec leurs propres bateaux ils puissent difficilement le faire dans l’espace d’une nuit (de Bell. goth. lib IV, c. XX) »

« Il est un lieu, poursuit Claudien, il est à l’extrémité de la Gaule, un lieu battu par les flots de l’Océan... où l’on entend les plaintes des ombres volant avec un léger bruit. Le peuple de ces côtés voit des fantômes pâles de morts qui passent. (in Rufin. lib. I) »

On croit que Procope et Claudien, et les poètes bretons, ont voulu désigner la pointe la plus reculée de l’Armorique, la pointe du Raz et la baie des Ames ou des Trépassés, qui l’avoisinent ; la plage des Ossements, les vallées nues et solitaires du cap situé en face de l’île de Sein ; l’étang de Laoual, sur le bord duquel on voit, dit-on, errer, la nuit, les squelettes des naufragés, qui demandent une tombe ; les bouches de l’enfer de Plogoff, la ville d’Audierne ; en un mot, toute cette côte affreuse de Cornouaille, hérissée d’écueils et couverte d’immenses raines, où les tempêtes, les ravages et la désolation semblent avoir fixé leur empire.

Au moins ne peut-on nier que quelques trouvères français du douzième siècle en aient fait le séjour des âmes et des fées.

L’auteur du roman de Guillaume au court nez, qui travaillait à cette époque sur un fonds de vieilles traditions, suppose qu’un chevalier nommé Renouard parcourt les mers pour chercher son fils.

Le chevalier s’endort, la rame lui échappe des mains, sa barque erre à l’aventure ; trois fées l’aperçoivent et s’approchent en se disant « Emportons-le bien loin d’ici. »

En Odierne, la fort cité manant,
Ou, si il veut, encore plus avant,
Jusqu’en la cit de Loquifer la grand.

Après avoir lu ces observations préliminaires que nous avons crues indispensables, on comprendra mieux la ballade qui suit.

Elle est l’oeuvre d’un vieux poète qui se qualifie de barde ambulant. Ses vers ont un caractère sombre et fantastique, tout-à-fait dans le goût des poèmes que l’on prêterait aux Druides ; et l’on dirait d’un écho de leurs chants, si la foi chrétienne et les mœurs chevaleresques ne s’y mêlaient bizarrement aux superstitions galloises et armoricaines touchant la vie future.

*

Le fait qui a fourni le sujet de cette ballade fantastique au barde voyageur se devine : c’est un enlèvement. L’enfer, tel que le décrit ici le poète, n’est ni l’enfer comme le conçoivent les Bretons d’aujourd’hui, ni l’enfer tel que le concevaient les Gaulois, bien que les abords en soient les mêmes ; il nous retrace des caractères empruntés à l’un et à l’autre ; ce qui est plus inattendu, il nous fait entrevoir les mystères du Walhalla des Scandinaves : les damnés boivent de l’hydromel, et la fiancée, assise sur un fauteuil doré, leur sert d’échanson. Elle ne forme aucun vœu ; elle ne souffre pas ; les démons n’ont aucun pouvoir sur elle, tant qu’elle porte des symboles bénits ; mais elle les abandonne, et soudain le puits de l’abîme l’engloutit.

On devait se figurer ainsi l’enfer au moyen-âge, et Satan, comme un chevalier, avec un manteau rouge, un casque d’or et des éclairs dans les yeux. Le barde lui fait monter une haquenée anglaise, pareille à celle d’un seigneur chevalier qui repose à Izelvet. (...)