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Aux prêtres de Bretagne

Genre
Divers
Langue
Français
Source
Paris, Dentu, 1840
Contenu
Texte intégral
Transcription
Sébastien Marineau
Dans le même ouvrage :

   I

Des hommes éloignés du sol de leurs ancêtres,
Par force, par devoir, ou par un vague ennui,
A vous, chefs du troupeau, nos évêques, nos prêtres,
Ces Bretons inquiets écrivent aujourd’hui.

    II

Est-il vrai ? Dans les bourgs et les plus humbles trèves
Les écoles d’enfants surgissent par milliers,
Tant que le bruit des flots murmurant sur les grèves
Ne pourrait plus couvrir la voix des écoliers.

    III

Bien ! Il faut que la terre où toute vie abonde
Reçoive et rende un jour la semence des blés,
Et que l’esprit de l’homme, autre terrain, féconde
Les germes immortels en lui-même assemblés.

    IV

Mais, prêtres, est-il vrai ? Dans ces classes sans nombre
Notre langage, à nous, ne résonne jamais ;
Nos vieux saints ont pleuré dans leur chapelle sombre :
« Las ! dit Hoël, les fils des guerriers que j’aimais ! »

    V

Donc, à notre retour, du milieu de la lande
Le joyeux halliké ne s’élèvera plus,
Les pâtres traîneront quelque chanson normande,
Et nous serons pour eux comme des inconnus.

    VI

Oh ! L’ardent rossignol, le linot, la mésange
Pour louer le Seigneur n’ont pas la même voix :
Dans la création tout s’unit, mais tout change,
Et la variété, c’est une de ses lois.

    VII

Tsar impie et stupide ! Au front de tous les Slaves
Il veut aussi poser un signe universel,
Et sa main couperait la langue des esclaves
Fidèle à l’idiome inspiré par le ciel.

    VIII

Le dur niveau partout ! – O prêtres d’Armorique,
Si calmes, mais si forts sous vos surplis de lin,
Anne laissa tomber le joug sur la Celtique :
Sauvez du moins, sauvez la harpe de Merlin !

    IX

Par-delà le détroit, chez nos frères de Galles,
On n’a point oublié la bannière d’azur ;
Le barde vénéré siège encor dans les salles
Et des livres fervents prônent le grand Arthur !

    X

Prêtres, je vous le dis : vous, nos maîtres, nos sages,
Refroidissant les coeurs par trop d’austérités,
Vous avez aboli les antiques usages,
Et le peuple ennuyé rêve les nouveautés.

    XI

Devant vous les lutteurs se sauvent de Cornouailles,
Vous coupez les cheveux des jeunes gens de Skaer,
Et, pasteurs des esprits, vous n’avez pour vos ouailles
Qu’un breton incorrect et d’un mélange amer.

    XII

Niveleurs imprudents ! la vieille langue éteinte,
Tous les vices nouveaux chez vous arriveront,
Et si vous élevez sur l’autel la croix sainte,
Nul au pied de la croix n’inclinera son front.

    XIII

Dieu vous donna le soin de la vivante chaîne,
Il en est temps, soudez ses mystiques anneaux ;
Affermissez le roc où doit grandir le chêne ;
Entretenez la digne où s’amassent les eaux. —

    XIV

Et toi dont le premier j’ai chanté les bruyères,
Qui vivras dans mes vers avec tes chastes moeurs,
Pardonne-moi, Bretagne, et pardonne à mes frères
Si nous jetons de loin ces sinistres clameurs !

    XV

Tout amour est craintif ! Puis, une telle crise
Semble bouleverser tes flancs près de s’ouvrir !…
Mais, fidèle à toi-même et gardant ta devise,
Bretagne, tu diras encor : « Plutôt mourir ! »

                                                A. BRIZEUX

***

Toute parfaite que soit en Bretagne l’instruction orale et religieuse (et nulle part la moralité qui en découle n’est plus haute), l’instruction primaire ne saurait être attaquée dans ces vers ; mais l’auteur regrette que la langue indigène, dans laquelle lui-même a écrit et qui possède par-delà le détroit des journaux, des revues, et toute une littérature, n’ait point sa part dans l’enseignement. L’allemand n’est-il point professé dans les écoles de l’Alsace ? Or, comme entre l’Alsace et l’Allemagne, les rapports entre les marins bretons et gallois sont des plus fréquents. Devant la science, il est illogique, quand tous les vieux monuments sont avec tant de soin conservés, de détruire une antiquité vivante, si l’on peut dire. La conservation de notre idiome celtique importe à l’histoire générale des langues et en particulier à la langue française, qui y trouve encore une de ses principales sources : sans notre vieil idiome les temps primitifs de la Gaule sont inexplicables. Cette conservation, qui peut être désirée par une politique et une philosophie un peu larges, le sera certainement par les historiens et tous les philologues initiés désormais aux sages et importants travaux de MM. Le Gonidec et Pictet de Genève.