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Daskor

Sône

Genre
Poésie
Langue
Français
Source
Paris, Calmann-Lévy, 1901
Transcription
Sébastien Marineau
Dans le même ouvrage :

    A M. Renan

Si j’écris ce poème, il sera doux, très doux,
    Comme ceux que fredonne
L’âme des vieux rouets, des rouets de chez nous,
Aux doigts ensommeillés des fileuses d’automne.

Et vous le chanterez dans tout le « pays noir »,
    Pâtres de la montagne,
Avec qui, chez mon père, aux écoles du soir,
J’apprenais le français pour chanter la Bretagne.

    ****

Je suis un kloareg, je reviens de Paris,
    J’ai vu la capitale ;
Je sais qu’il n’est de ciel peuplé que le ciel gris,
De terre sûre au pied que la terre natale.

Je n’ai point dit ma peine aux hommes de là-bas,
    J’ai fait comme le mousse
Qui, par les mauvais temps, grimpe au plus haut des mâts
Pour relire en secret les lettres de sa douce.

Hélas ! Elle n’est plus la douce que j’aimais
    D’un grave amour de Celte,
Une douce aux yeux purs comme les nuits en mai,
Blonde comme les blonds épis, et, comme eux, svelte.

Vous avez vu sécher, à l’entour du lavoir,
    La lessive neigeuse ?
Aussi blanche, aussi fraîche était sa gorge à voir ;
Elle n’avait pour nom que Nannig la songeuse.

Car elle était pareille aux Saintes Vierges d’or
    Qui sont dans nos chapelles ;
De peur de réveiller l’Enfant-Dieu qui s’endort
Elles n’osent sourire et n’en sont que plus belles.

Ce fut un soir d’avril, le soir où j’eus vingt ans,
    Que je passai près d’elle.
Les avrils de Paris sont comme nos printemps,
Et l’amour fait son nid quand revient l’hirondelle.

Ce fut un soir d’avril que je la rencontrai,
    Au sortir des « Prières ».
Je savais qu’elle était du grand pays pleuré,
Où fleurit l’ajonc vert constellé de bruyères.

Je savais que sa mère et ma mère (que Dieu
    Fasse paix à leurs âmes !)
En même enclos dormaient sous le firmament bleu,
Et c’est pieusement d’Elles que nous causâmes.

La rue où nous marchions avait des airs cloîtrés
    De calme monastère ;
Tels nos bourgs assoupis, quand sur les monts d’Arez
Les couchants de Bretagne ont versé leur mystère.

Loin, très loin, se perdait la troublante rumeur
    Des choses de la ville :
On eût dit, maintenant, le murmure endormeur
Qui sur nos grèves monte avec la mer tranquille.

Et nous l’avions en nous la paix de tes couchants,
    Terre des âmes grises !
Nous allions dans Paris comme à travers tes champs,
Et ton odeur salée ondulait dans les brises.

Où fut Paris, voici la lande, et l’ajonc d’or,
    Fleur de la solitude,
Et le ciel résigné, le ciel grave d’Armor,
Aux yeux pleins de tristesse et de mansuétude ;

Les chemins qu’un ruisseau creuse au flanc des talus
    Et la plainte sonore
Des glas du soir, guidant vers ceux qui ne sont plus
Le fidèle regret de ceux qui sont encore ;

Les christs qu’on a cloués avec des clous de fer
    Aux « pierres des ancêtres »,
Et les fils du Trégor, épouseurs de la mer,
Et les gars du Léon, tous marchands ou tous prêtres.

Toute la noble race affronteuse des ans,
    La race patriarche,
Nourrice de marins, mère de paysans,
Nous la sentons qui vit, nous la voyons qui marche.

Les cloches du printemps tintent les carillons
    Pour les saints qu’on renomme.
Le blé qui va mûrir verdit dans les sillons,
L’amour qui va germer tressaille au cœur de l’homme.

C’était jour de pardon aujourd’hui quelque part,
    Et voilà, ce nous semble,
Que le pardon fini, la nuit pleine, très tard,
Par les sentiers perdus nous revenons ensemble.

Dans le firmament pâle un clair de lune luit…
    Vétu de gazes blanches,
Le grand peuple muet des formes de la nuit
Se lève, et des baisers frissonnent sous les branches.

Âme des soirs bretons, des soirs religieux,
    Que Dieu te le pardonne !
C’est toi qui nous as dit, par les champs, par les cieux,
D’aimer pieusement à la façon bretonne !

Nous nous sommes aimés ! … Si je savais des vers
    Pour exprimer ces choses,
Je les ferais puissants comme les rouvres verts,
Et je les ferais doux comme l’odeur des roses.

Mais le secret est mort des vers forts et naïfs
    Que des foules entières,
Avides, écoutaient chanter sous les vieux ifs
Par de vieux mendiants, dans nos vieux cimetières.

    ****

Non ! je n’écrirai pas ce poème ! Pasteurs,
    Retournez à vos chèvres !
L’hiver a moissonné les vagabonds chanteurs
Et le sône d’amour s’est flétri sur nos lèvres !