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Daskor

les Mouettes

Genre
Poésie
Langue
Français
Source
Paris, Calmann-Lévy, 1901
Transcription
Sébastien Marineau
Dans le même ouvrage :

    À Madame Edmée Bénac

L’eau brumeuse de la rivière
S’éveille dans le matin clair.
Du fond calme de l’estuaire
Voici monter, monter la mer.

Elle entre au cœur de la vallée
Comme un brusque jet de sang fort,
Et sa rude haleine salée
Ressuscite le pays mort ;

Et la vieille ville assoupie,
Tréguier, Pontrieux ou Quimper
Tressaille, comme si la vie
Montait en elle avec la mer ;

Et les barques, dont les mâts penchent
Si tristes, au pied des remparts,
Sentent soudain vibrer leurs planches
Comme à l’appel des grands départs…

     ****

Voici monter la mer sereine,
Source de vie et de santé ! …
La voix douce d’une sirène
Très loin, vers le large, a chanté.

Et, l’aile ouverte toute grande,
Pareils à des esprits des eaux,
Voici, là-bas, venir en bande
Des oiseaux blancs, de clairs oiseaux.

Porteurs d’on ne sait quels messages,
Ils arrivent au premier flux…
Mouettes, colombes des plages.
Lumières volantes, salut !

Les vieux marins, dont l’œil s’allume
Sitôt que passe votre cri,
Content qu’en un flocon d’écume
Votre corps souple fut pétri.

Et, s’il faut en croire leurs femmes,
Les morganes, vierges des mers,
Ont mis en vous, avec leur âme,
L’enchantement de leurs yeux pers.

C’est pourquoi, le long des rivières,
Vous allez, au rythme du flot,
Et tournez autour des chaumières,
A l’heure où s’ouvrent les lits clos ;

C’est pourquoi, dans les vieilles villes,
Entre les quais abandonnés,
On vous voit, sur l’onde immobile,
Tourbillonner, tourbillonner.

Vous venez chanter les espaces
A l’homme incliné vers le sol ;
Vous venez, à nos âmes lasses,
Montrer le chemin des grands vols.

Et, jetant là nos vaines charges,
Espoirs tristes et vœux dolents,
Nous n’aspirons plus, vers le large,
Qu’à suivre les pèlerins blancs.

     ****

Mouettes, mouettes des grèves,
Que de fois, aux jours enfantins,
Je vous ai dit : « Prenez mes rêves,
Malades du mal des lointains ! »

C’était dans un vieux port des terres,
Silencieux comme un étang,
Un rare lougre solitaire
S’y hasardait tous les cent ans.

Un clocher, les toits d’un village
Dans un décor de lande en fleurs…
Pour tout bruit, le long du halage,
Le han ! cadencé des haleurs.

Corde au cou, — tels, aux temps barbares,
Des cortèges de prisonniers, —
Ils geignaient, tirant leurs gabarres,
Leurs lourds bateaux goëmonniers.

Les femmes, du seuil des demeures,
Guettaient, muettes, leur retour…
Oh ! la morne plainte des heures
Dans la paix grise du vieux bourg !

Et c’est pourtant le paysage
Qui m’est, entre tous, resté cher.
J’ai, depuis, vu d’autres rivages…
Mais, de là, j’ai conquis la mer !

    ****

De là, mes jeunes rêveries
Sur vos ailes ont pris l’essor,
colombes des mers fleuries,
porteuses du rameau d’or !

Les beaux voyages chimériques
Que j’ai faits, couché sur le dos,
Vers d’éclatantes Amériques,
De merveilleux Eldorados !

Vous étiez mes blanches montures,
Mouettes, vous souvenez-vous ?
Par les chemins de l’aventure
Nous allions !… Le ciel était doux ;

Le mirage enchanté des choses
Déroulait ses tableaux changeants.
Nous allions ! . . . Et vos pattes roses
Ramaient sous vos ailes d’argent !

Comme de fines caravelles,
Vous voguiez, et je respirais
Un parfum de terres nouvelles
Venu d’invisibles forêts.

Les cités où nous abordâmes
Sont, hélas ! au pays d’oubli.
L’homme en vieillissant change d’âme
mouettes, et j’ai vieilli.

Pourtant, au fond de mes pensées,
Souvent je vois encor, je vois
Onduler l’image effacée
Des Atlantides d’autrefois.

Vais-je revivre à votre approche
Les grands songes rêvés jadis ?
Écoutez ! On entend des cloches…
Hélas ! Ce sont les cloches d’Is !