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Daskor

la Chanson de la légende

Genre
Poésie
Langue
Français
Source
Paris, Calmann-Lévy, 1901
Transcription
Sébastien Marineau
Dans le même ouvrage :

An hini gozh, ô ma dous,
An hini goz eo sur.

C’est la Vieille qui est ma « douce »,
C’est la Vieille, à coup sûr !

    A Charles Seignobos,

Du temps que j’étais petit pâtre,
Pâtre de moutons, au Kerdu,
Je m’oubliais parfois dans l’âtre
A veiller plus tard qu’il n’est dû.

Un soir, la nuit déjà bien sombre,
Brusquement la porte s’ouvrit ;
Sur le seuil apparut une ombre,
Et je songeai : C’est un esprit !

Mais, comme on avait dit les grâces,
Je m’enhardis à murmurer :
Qui que tu sois, âme qui passes,
De profundis ! Tu peux entrer. »

L’âme entra… C’était une vieille,
Comme on en voit par les chemins,
Lasses de corps, dures d’oreille,
Avec un bâton dans les mains.

De leurs crocs aigus, les vents aigres
Avaient dû la mordre longtemps,
Car ses vieux os étaient plus maigres
Que des carcasses de cent ans.

Elle vint s’accroupir, toussante,
Sur le foyer de pierre, et là,
D’une voix grise et comme absente,
Étrangement elle parla :

    ****

Je suis le cœur, le cœur qui saigne,
A toutes les ronces épars…
Je fus reine, hélas ! mais mon règne
N’est plus de ce monde – et je pars !

« Petit, j’ai pour nom la légende.
Tu m’as vue errer bien des fois,
Parmi les ajoncs de la lande,
Un fuseau d’or clair dans les doigts.

« J’ai filé les plus doux mensonges
Où l’univers se soit bercé,
Mais le fil d’or, le fil des songes
A ma quenouille s’est cassé.

« Écoute, petit, je suis vieille
Comme les temps, comme les dieux.
C’est ce soir ma dernière veille,
Demain, tu me clorras les yeux.

« Demain, je saurai qu’il existe,
Le paradis que j’ai chanté
Pour égayer l’enfance triste
De la naissante humanité…

« Des bergers, des chanteurs de sônes
Mèneront avec toi mon deuil ;
Et trois ou quatre coiffes jaunes
Suivront peut-être le cercueil.

« Mais la foule, la foule grande,
Qu’un autre souffle emporte ailleurs,
Sur le tombeau de la légende
Ne versera ni pleurs ni fleurs. »

    ****

Elle dit alors son histoire…
On voyait au fond de ses yeux,
On voyait luire sa mémoire
Comme un trésor mystérieux.

Elle dit les pasteurs des chèvres,
Premiers pères des nations,
Et comme ils buvaient à ses lèvres
Le miel sort des illusions.

En Orient, sous des cieux calmes,
Au pied des monts, des monts altiers
Sa jeunesse, à l’ombre des palmes,
Grandit, fleur libre des sentiers.

Les héros que seule elle nomme
Semaient, dans le matin vermeil,
Le premier pain qu’ait mangé l’homme
Devant la face du soleil.

Tant que le jour dorait les branches,
Ces grands laboureurs inconnus
Avaient les grosses gaîtés franches
De ceux qui peinent, les bras nus.

Mais, le soir, sous les huttes closes,
Ils se taisaient avec stupeur,
Écoutant glisser sur les choses
L’aile furtive de la peur.

L’immense nature endormie
Où bruissent d’étranges bruits
Semblait une louche ennemie
Qui rôdait autour de leurs nuits.

La légende alors, rassurante,
Entrait sur la pointe des pieds.
Et soudain la flamme mourante
Se ranimait dans les foyers.

Et c’étaient de belles histoires,
Des poèmes, plus beaux encor,
Qui, dans la hutte aux ombres noires,
Ouvraient leurs larges ailes d’or…

Une nuit, près du feu de brande,
Son siège en vain resta dressé ;
Dans le sentier de la légende
Des hommes blonds avaient passé.

« Nous suivons le vol des nuages »
Chantaient ces passants aux yeux doux ;
Goûte à l’ivresse des voyages,
Belle fille, et viens avec nous ! »

Notre rêve va !… Sur ses traces,
« Épris de lui seul, nous allons !
Comme elle aimait les nobles races,
Elle suivit les hommes blonds…

    ****

Voilà comme à la mer sauvage,
Aux durs Menez de Breizh-Izel,
S’en vint, de rivage en rivage,
La légende aux lèvres de miel.

Et c’est là qu’elle est enterrée,
Sous un chêne aux rameaux épais…
Pauvre grand’mère tant pleurée,
Que le bon Dieu te fasse paix !