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Jeanne Lezveur

Genre
Poésie
Langue
Français
Source
Paris, Calmann-Lévy, 1901
Transcription
Sébastien Marineau
Dans le même ouvrage :

    I

Plus fière qu’une châtelaine,
Jeanne Lezveur, de Kerprigent,
Ne daignerait filer la laine,
Si le fuseau n’était d’argent.

« Jeanne la blonde, on vous appelle
La fleur des filles en Trégor ;
Mais fussiez-Yous encor plus belle,
Et fussiez-vous plus blonde encor,

« Si vous m’en croyez, faites trêve
À vos clins d’œil, si fins, si doux ;
Celui dont vous rêvez en rêve
Ne sera jamais votre époux.

Jeanne Lezveur a l’âme triste,
Jeanne Lezveur, de Kerprigent,
Brode des mouchoirs de batiste
Qu’elle ourle avec du fil d’argent.

Elle relève sans courage
Son dé qu’elle avait laissé choir.
Comme une pluie, un soir d’orage,
Ses pleurs tombent sur le mouchoir.

Ce sont nouvelles mal sonnantes,
Mais, ne vous en déplaise, on dit
Que, pour étudier à Nantes,
Un kloareg, hier, partit… »

    II

Jeanne Lezveur s’en est allée,
Devers la brune, à Kerantour…
Les cloches à lente volée
Sonnent le glas, le glas d’amour.

Le Karduner l’a reconnue
Sous sa coiffe de femme en deuil.
Pour lui souhaiter bienvenue,
Il s’est avancé jusqu’au seuil.

– « Est-ce la sueur ou la pluie
Qu’à vos cils blonds on voit perler ? »
– « Ce sont mes larmes que j’essuie ;
Jean Karduner les fait couler. »

– « Seyez-vous, ô douce gentille !
– « Que je sache, avant de m’asseoir,
Si je dois être belle-fille,
Vieux Karduner, en ce manoir ;

» Ou s’il est vrai, comme on raconte,
Que votre fils clerc m’a menti,
Et, me laissant avec ma honte,
Avec son parjure est parti. »

– « Jeanne Lezveur, prenez à droite !
A dit l’ancêtre, le penn-ti,
Vous verrez une sente étroite :
Par cette sente il est parti ! »

Jeanne Lezveur s’en est allée ;
Elle a chaussé ses souliers fins,
Et, légère, mais désolée,
Elle a pris le sentier des pins !

Et les pins, dans leur langue douce,
Compatissent à son malheur,
Et ses pieds, en foulant la mousse,
Font de la mousse sourdre un pleur.

La lune, pâle fiancée,
Ouvre la porte de la nuit,
Et, comme Jeanne délaissée,
Chemine comme elle sans bruit.

    III

Cependant, au bord de la route,
Adossé contre le talus,
Un kloareg pensif écoute
Tinter les derniers angélus.

Ses livres, dans l’herbe froissée,
Gisent, et les feuillets déteints,
Aux caresses de la rosée,
Sentent frémir leurs chants latins.

Tel, le cœur du séminariste
Tressaille, et son ancien amour
Se reprend à fredonner triste
L’air qu’il croyait mort sans retour.

Et c’est le chant, le chant profane,
(Le clerc rougit en y songeant),
C’est le doux air que chantait Jeanne,
Jeanne Lezveur, de Kerprigent.

    IV

Que Dieu me pardonne !… C’est elle,
C’est Jeanne qui s’en vient là-bas,
Avec sa jupe de dentelle
Qui se retrousse sur ses bas ;

» Et sa lèvre aussi le fredonne,
Le chant triste, le chant d’émoi
Qui, pareil aux souffles d’automne.
Tout à l’heure pleurait en moi… »

Tout s’est tu… Les feuilles jaunies,
Telles que des oiseaux blessés,
Tombent des branches dégarnies
En silence, dans les fossés.

    V

Le lendemain, à l’aube grise,
Karduner le vieux, dans sa cour,
Regardait, en bras de chemise,
Partir ses gens pour le labour.

Lors, parut, pliant sous sa charge,
Une chercheuse de bois mort :
« A ton chariot le plus large,
Attelle ton bœuf le plus fort !

« Là-haut, parmi les feuilles jaunes,
Sont deux cadavres enlacés,
Pour qui les grands pins monotones
Chantent le chant des trépassés ! … »

Elle dit. Le soir, la barrière
Restait ouverte à Kerantour,
Et, pour la funèbre prière,
Entraient des pâtres d’alentour.

Sur la table de la cuisine
Les morts côte à côte allongés,
A la lueur d’une résine,
Dormaient, veillés par les bergers !…

Ainsi mourut, sans qu’on sût comme,
Pour avoir offensé l’amour,
A la fleur de son âge d’homme
Le fils aîné de Kerantour.

Ainsi mourut, en mi-novembre,
Jeanne Lezveur, de Kerprigent,
Les prés étant couleur de l’ambre
Et les ruisseaux couleur d’argent !