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Daskor

les Faneuses de Goémon

Genre
Poésie
Langue
Français
Source
Paris, Calmann-Lévy, 1901
Transcription
Sébastien Marineau
Dans le même ouvrage :

J’ai vécu, tout enfant, parmi les filles frustes,
Les vierges de la mer, sauvages et robustes,
     Les faneuses de goémons,
Qui, du matin au soir, le long de la Presqu’île,
Promènent leur chair blonde, indolente et tranquille,
Avec le vent du large en leurs larges poumons.

Je les aimais. J’aimais leurs sereines allures
Et leurs broussailles d’or, leurs fauves chevelures
    Que saupoudre le sol amer.
J’aimais leurs yeux pareils aux flaques d’eau des grèves,
Où l’on voit onduler des ombres de grands rêves…
Le regard s’ennoblit à contempler la mer.

Sous la jupe en lambeaux, leur corps de patriciennes
A la chaste impudeur des races très anciennes
    Que vêt leur grave nudité ;
Elles n’ont jamais eu de toit qui les abrite ;
Les gabelous leur ont cédé quelque guérite,
Logis de goélands, des tempêtes hanté !

Sur des tas de varechs, elles y dorment, belles ;
Et les guérites ont comme un air de chapelles,
    Au haut des caps sombres et nus.
Des marins ennuyés y montent, solitaires,
On pense à je ne sais quels étranges mystères
Célébrés en l’honneur de grands Dieux inconnus.

Quand se lèvent des jours les aurores sanglantes,
Leurs yeux cernés, au loin, suivent les barques lentes,
    Sans regret comme sans espoir ;
Silencieusement, en longue théorie,
Elles fanent la grève ainsi qu’une prairie,
Retournant le foin roux avec le trident noir.

Mais, aux heures de sieste, ardentes amazones,
Elles plongent leurs poings dans les crinières jaunes
    Des rocs bruns, monstres de granit,
Et, sur le dos géant de ces fauves montures,
Vont assouvir leur soif de vastes aventures
Par delà le grand cercle où l’Océan finit.

Et c’est pourquoi, le soir, aux premières étoiles,
Quand rentrent les pêcheurs et que sèchent les voiles,
    Lourdes, au long du fin galet,
On les voit rire avec mépris, ces orgueilleuses,
Qui savent le chemin des eaux miraculeuses
Et draguent l’infini d’un seul coup de filet.

Ma solitaire enfance erra parmi ces filles ;
Sur leurs genoux, drapés de superbes guenilles,
    Elles me bercèrent souvent ;
J’entends toujours les chants qu’elles chantaient aux plages,
Et mon âme est pareille à ces grands coquillages
Où la plainte des mers s’éveille au moindre vent.