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Daskor

les Épaves

Genre
Poésie
Langue
Français
Source
Paris, Calmann-Lévy, 1901
Transcription
Sébastien Marineau
Dans le même ouvrage :

    À Emile Combe

Dans l’âpre souffle des hivers,
Pareilles à des noyés hâves,
Voici venir du fond des mers
Les tristes, les vieilles épaves…

Et c’étaient jadis des vaisseaux,
Des vaisseaux bruns aux blanches voiles,
Que berçait l’infini des eaux
Avec la chanson des étoiles ;

C’étaient des bricks aux mâts hautains,
Aux flancs rebondis, comme l’Arche,
Et qui semblaient, dans les lointains,
Un peuple de clochers en marche !

L’Océan vaste, avec lenteur,
Les promenait sur son épaule
Des soleils lourds de l’équateur
Aux frissonnantes nuits du pôle ;

Et le soir, les marins assis,
Balancés dans les vergues noires,
Se racontaient de longs récits,
Vieux refrains et vieilles histoires ;

Et les mousses, rudes enfants,
Dans leur sommeil plein de chimères,
Rêvaient des retours triomphants
Vers le Pays, où sont les Mères…

Il est là-bas, le pays vert,
Au bord des galets, dans la brume…
Ils reviendront… Le seuil ouvert
A l’air d’attendre, et l’âtre fume.

Ils reviendront… Ils ont écrit,
Ceux du moins qui savent écrire ;
Ils reviendront… La mer sourit
De son mystérieux sourire.

Il passe des nuits et des jours,
Jours inquiets ! Nuits oppressées !
« Ils reviendront… » chante toujours
L’espérance des fiancées…

Mais les mères aux cœurs tremblants,
Déjà prises de peurs amères,
Allument de longs cierges blancs
Aux pieds de la Mère des Mères…

Et c’est pitié, pitié de voir
Comme leurs yeux fixent la flamme !
Quand elle hésite, c’est l’espoir
Qui vacille aussi dans leur âme.

Hélas ! ils se sont tous éteints,
Les cierges blancs, dans la chapelle,
Et tous morts, les absents lointains
N’entendent plus qu’on les rappelle.

La mer qui les a tant bercés,
La mer, leur nourrice farouche,
Les a gardés pour fiancés
Et les a couchés dans sa couche.

Et maintenant silencieux,
Ils dorment dans la couche verte ;
Les flots leur ont fermé les yeux,
Le sable emplit leur bouche ouverte…

Ne questionnez pas le flux,
N’interrogez pas les marées,
Mères ; ils ne frapperont plus
A vos lucarnes éclairées…

Seules passent dans les hivers,
Pareilles à des noyés hâves,
En troupeaux noirs, d’algues couverts,
Les tristes, les vieilles épaves.