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Daskor

le Chant des vieilles maisons

Genre
Poésie
Langue
Français
Source
Paris, Calmann-Lévy, 1901
Transcription
Sébastien Marineau
Dans le même ouvrage :

    À M. Sully-Prudhomme

Je vous aime, ô vieilles maisons
Que ma jeunesse a traversées !
Sur de magiques horizons
Vous vous dressez en mes pensées.

Vos fenêtres ont des regards,
Et vos vitres sont des prunelles,
Des yeux étranges de vieillards,
Mirant des choses éternelles.

Les souvenirs des morts chéris
Prennent des formes de colombes
Pour s’abriter dans vos murs gris,
Vos murs fleuris de fleurs des tombes.

Sur les marches de votre seuil,
L’ombre des ancêtres s’allonge :
Pieuses, vous portez leur deuil
Après avoir bercé leur songe.

    ****

J’en sais une, au fond d’un courtil…
Des pleurs coulent à ses croisées,
Depuis qu’aux chemins de l’exil
Nos âmes traînent, dispersées.

Car nous nous sommes tous enfuis…
Quelqu’un a fermé la barrière ;
Et la vieille maison, depuis,
Est comme restée en prière.

Maison veuve, cœur déserté,
Gémis, pauvre maison bretonne,
Sur le jardin vide en été,
Sur l’âtre muet en automne !

– « Où sont-ils ce soir, les absents ? »
Ainsi tu songes, désolée.
La vie est pleine de passants,
La mort seule, hélas ! est peuplée.

Il te souvient du « tout petit » ?
Avec les oiseaux de passage,
Un soir qu’il ventait, il partit,
Les vents fous en ont fait un sage.

Et si tu lui criais : reviens !
Hélas ! il reviendrait peut-être,
Mais si vieux que tes murs anciens
Pleureraient de le reconnaître.

Ne souhaite pas ces retours
Plus affligeants que les partances !
Laisse errer au fleuve des jours
L’épave de nos existences.

    ****

O notre logis d’autrefois,
Ma maison, l’unique, la seule,
Dans ma mémoire, je te vois
Comme une chère et blanche aïeule.

Un ange grave me sourit
Dans l’embrasure de la porte,
Et c’est le caressant Esprit
De mon enfance à jamais morte.

    ****

Je suis un chanteur de chansons ;
A tous les logis je fais halte.
Mais, au seuil des vieilles maisons,
Mon cœur vibre, ma voix s’exalte.

Mon cœur s’élance dans ma voix,
Comme un rossignol dans un hêtre…
C’est qu’alors, c’est qu’alors je vois
Ma vieille maison m’apparaître.

Quand s’éteindra mon soir dernier,
Que du moins près d’elle on me trouve !
Puisse un matinal cantonnier
Ramasser mon corps dans la douve !

Qu’on l’enterre, ce pauvre corps,
Sous l’âtre de la maison-vieille ;
Et qu’au pays où sont les morts
Mon âme, en chantant, se réveille !