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Daskor

le Chant du pilhaouer

Genre
Poésie
Langue
Français
Source
Paris, Didier et Cie Libraires, 1882
Transcription
Sébastien Marineau
Dans le même ouvrage :

            Le pillawer n’est autre chose qu’un chiffonnier nomade.
                                             E. SOUVESTRE

Il part, le pillawer ; il descend la montagne ;
Il s’en va ramasser, par toute la Bretagne,
Des monceaux de haillons sordides et hideux.
Il quitte enfants et femme ; il retourne à la plaine ;
Après un mois d’absence, et de marche, et de peine,
S’il est encor vivant, il reviendra près d’eux.

S’il est encor vivant, car sa besogne est dure ;
Il supporte en chemin la pluie et la froidure.
Il n’a que les fossés pour s’abriter, le soir,
Il boit l’eau des marais, et, pour sa nourriture,
Pendant que ses chevaux broutent l’herbe en pâture,
Il mange tristement un morceau de pain noir.

Comme le Juif Errant qui traverse le monde,
Il n’arrête jamais sa course vagabonde.
Un voyage nouveau commence tous les jours.
Il ne connaît personne et personne ne l’aime.
Quand il ose approcher quelque seuil, d’elle-même
La porte, qui s’ouvrait, se referme toujours.

Car il ne passe pas pour une âme chrétienne ;
Des paroisses d’Arvor, aucune n’est la sienne ;
On ne le voit jamais ni joindre les deux mains,
Ni se mettre à genoux pour le saint sacrifice,
Ni prier pour les morts. Quand tous sont à l’office,
Il n’est pas à l’église, il court par les chemins.

Il aime cependant sa paroisse lointaine,
Elle est là, dans l’Arhez, sous la brume incertaine ;
Elle est là-bas, auprès de son toit de genêt.
Mais quand ses pieds lassés pour le retour se pressent,
Les enfants et les chiens jamais ne le caressent,
Au village natal nul ne le reconnaît.

Quand il revient, il tremble, il hésite, il s arrête :
Est-ce un cri de douleur, est-ce un doux chant de fête
Qui remplit maintenant son toit abandonné ?
Il a peur : verra-t-il, en franchissant la porte,
Un funèbre cercueil que le trépas emporte,
Ou le petit berceau d’un enfant nouveau-né ?

Et quand l’aîné des fils aura douze ans à peine,
Il lui dira : « Suis-moi ; gagnons la grande plaine,
« Laisse ta mère et viens apprendre ton métier. »
Et le pauvre petit montagnard, pâle et frêle,
Ira meurtrir ses mains sous le vent et la grêle,
Et ses pieds délicats aux ronces du sentier.

Et quand il s’en plaindra, le père de famille
Lui dira : « Vois, mon fils, le beau soleil qui brille,
« Voilà la cheminée immense du bon Dieu ;
« Vois l’herbe, c’est la couche offerte à l’indigence.
« Prions afin que Dieu veuille, avec indulgence,
« Nous rendre doux et chauds nos lits et notre feu. »

Va, pauvre pillawer, ton chemin sur la terre
Est dur, mais la souffrance est toujours salutaire.
Jésus-Christ voit tes maux, tes misères, tes pleurs.
Il juge mieux que nous : si tu suis bien ta voie,
Ta peine d’à présent deviendra de la joie
Et la gloire sera le prix de tes douleurs.

Tu vois ces vieux haillons noirs et couverts de fange,
Dont tes maigres chevaux traînent l’affreux mélange.
Un jour viendra, pourtant, où, portés au moulin,
Ils abandonneront au fleuve leurs souillures
Et seront transformés en belles feuilles pures,
Plus blanches que la toile éclatante du lin.

De même, après ta vie étrange et malheureuse,
Quand tu seras tombé dans quelque douve creuse,
Où tes os sécheront, à jamais oubliés,
Ton âme, qui verra des anges auprès d’elle,
Pour le paradis bleu quittera, blanche et belle,
Ton pauvre corps couvert d’habits déguenillés.