la Chanson du blé noir

Rumm
Barzhoniezh
Yezh
Galleg
Orin
Paris, Didier et Cie Libraires, 1882
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Sébastien Marineau
En hevelep levr :

                    Ah ! que la sombre nue aux funestes lueurs, 
                              Planant sur la campagne, 
                    Epargne les blés noirs, les blés aux blanches fleurs. 
                              Ce pain de la Bretagne. 
                                                  Stéphane Halgan

          CHŒUR
A d’autres les froments riches et magnifiques.
Ils viennent aux pays enchantés du Midi,
Aux bords des golfes bleus dont les flots pacifiques
Reflètent la Forest et l’île de Tudy.

Ils viennent dans le Nord, sur la terre féconde
Des figuiers embaumés et des lauriers en fleurs,
A Roscoff, qu’un courant venu du nouveau monde
Fertilise en tout temps de ses douces chaleurs.

Ils ne sont pas pour nous habitants des montagnes ;
Ils seraient languissants dans notre sol pierreux.
Ils ne sont pas pour nous, dont les pauvres campagnes
Ne produisent qu’un pain fait pour les malheureux.

          UNE VOIX
Laboureurs patients, qui souffrez sans colère
De pénibles labeurs du matin jusqu’au soir,
Ecoutez, je compose aujourd’hui, pour vous plaire,
Une chanson rustique en l’honneur du blé noir.

          CHŒUR
          Les froments d’or de l’abondance
          Sont pour les greniers du manoir,
          Compagnons, battons en cadence,
          Battons nos gerbes de blé noir.

Si les autres pays ont des moissons dorées,
Le nôtre est aussi beau dans la même saison.
Sous un manteau fleuri, nos sauvages contrées
Se drapent jusqu’aux monts qui ferment l’horizon.

          Les froments d’or de l’abondance
          Sont pour les greniers du manoir,
          Compagnons, battons en cadence,
          Battons nos gerbes de blé noir.

Quand notre ciel est gris, dans les lointains sans bornes,
Nos champs couverts de fleurs sont étranges à voir :
Comme au mois de décembre ils sont tristes et mornes
Sous cette neige épaisse et blanchie du blé noir.

Quand notre ciel est bleu, nos plaines, éclairées
Aux rayons du soleil, brillent joyeusement ;
Et la brise, à travers les tiges empourprées,
Passe en faisant entendre un long frémissement.

Alors mille senteurs s’envolent sur son aile
Vers le fertile Nord, vers le Sud fortuné ;
Aux pays des froments elle emporte avec elle
Les suaves parfums des blés noirs de Kerné.

          Les froments d’or de l’abondance
          Sont pour les greniers du manoir ;
          Compagnons, battons en cadence,
          Battons nos gerbes de blé noir.

C’est le blé que Dieu donne aux travailleurs. L’abeille,
Qui souffre tout le jour la peine, comme nous,
Dans ses calices blancs, quand l’aurore s’éveille,
Recueille, en bourdonnant, son nectar le plus doux.

C’est le blé que Dieu donne aux pauvres. L’hirondelle,
Comme nous indigente et n’ayant que ses chants,
Quand elle sent venir la faim, à tire d’aile
Quitte nos toits et va moissonner dans nos champs.

Tous éprouvent ainsi la céleste clémence :
Le blé fournit du pain, des graines et du miel,
La fleur est à l’insecte, à l’oiseau la semence,
Le pain est pour nous seuls, heureux enfants du ciel !

          Les froments d’or de l’abondance
          Sont pour les greniers du manoir ;
          Compagnons, battons en cadence,
          Battons nos gerbes de blé noir.