Marguerite

Genre
Poésie
Langue
Français
Source
Paris, Didier et Cie Libraires, 1882
Transcription
Sébastien Marineau
Dans le même ouvrage :

               L’absence est le plus grand des maux. 
                                             Jean de la Fontaine

« Oh ! ne fuis plus. Demeure en ces lieux pour toujours,
« Afin qu’auprès de toi de longs et d’heureux jours
               « Enchantent mon adolescence.
« Reste, et que ton amour grandisse dans mon cœur ;
« J’ignorais son pouvoir merveilleux et vainqueur,
               « Je l’ai connu par ton absence.

« Je l’ai connu le jour où tu quittas nos bords ;
« Heureuse, je n’avais éprouvé jusqu’alors
               « Ni les tourments ni les alarmes ;
« Mais quand ta voix, de loin, répondant à ma voix,
« Me dit un long adieu pour la dernière fois,
               « Mes yeux se remplirent de larmes.

« Depuis ce triste jour, j’ai pleuré, j’ai souffert,
« Oh ! si j’avais pu fuir sur l’Océan désert,
               « Si Dieu m’avait donné des ailes !
« Mais les barques partaient et ne m’emmenaient pas ;
« Je restais sur le bord, seule, et pleurant tout bas
               « De ne pas m’enfuir avec elles.

« Lorsque, se reflétant au bleu miroir des eaux,
« Elles prenaient leur vol, comme un essaim d’oiseaux,
               « Au lever de la fraîche aurore,
« Je regardais, là-bas, à l’horizon lointain,
« Si ta voile, brillant sous les feux du matin,
               « Ne nous arrivait pas encore.

« J’enviais les pêcheurs qui partaient pour la mer.
« J’aurais trouvé, je crois, mon chagrin moins amer,
               « En suivant leur course intrépide ;
« J’enviais le bonheur des heureux matelots
« Qui peut-être allaient voir, avant moi, sur les flots
               « Revenir ton vaisseau rapide.

« Oh ! ne fuis plus. Demeure en ces lieux pour toujours,
« Afin qu’auprès de toi de longs et d’heureux jours
               « Enchantent mon adolescence.
« Reste, et que ton amour grandisse dans mon cœur ;
« J’ignorais son pouvoir merveilleux et vainqueur,
               « Je l’ai connu par ton absence.

« Vois, le soleil rayonne et le printemps sourit ;
« Tout a repris un air de gaîté ; tout fleurit ;
               « On entend des chants dans l’espace,
« Et là-bas, étalant son teau feuillage vert,
« Un jeune chèvrefeuille aujourd’hui s’est ouvert
               « Au pied d’un chêne qu’il embrasse.

« Ses fleurs, sans le soutien de l’arbre protecteur,
« Perdraient leur pur éclat et leur fraîche senteur.
               « Je suis la plante, sois le chêne ;
« Laisse à mon pauvre cœur l’appui de ton amour,
« Ne fais pas succéder aux douceurs du retour
               « Une déception prochaine. »

Ainsi, près d’un esquif sur les flots balancé,
Marguerite la blonde a son brun fiancé
               Confiait ses longues alarmes ;
Et comme un reflet d’or du soleil triomphant
Qui brille dans la pluie, un sourire d’enfant
               Rayonnait à travers ses larmes.