Lez-Breizh

Genre
Poésie
Langue
Français
Source
Paris, Didier et Cie Libraires, 1882
Transcription
Sébastien Marineau
Dans le même ouvrage :

               I

Amis, s’il est un nom chéri de la victoire,
C’est celui de Conan, si beau dans notre histoire,
C’est celui du héros dont les vingt-quatre enfants
Prêchèrent Jésus-Christ dans la Grande-Bretagne.
Conan Meriadec est notre Charlemagne,
Les Romains avaient peur de ses coups triomphants.

S’il est un nom béni, c’est celui du roi juste
Qui portait saintement le diadème auguste,
C’est celui de Grallon qui priait à genoux ;
Le temps aura détruit le chêne séculaire,
Le menhir tombera sous sa lente colère,
Avant que Grallon-Maur soit oublié de nous.

S’il est un homme à qui la grâce fut donnée,
C’est saint Judicaël, prince de Domnonée,
Qui, dans ses bras lassés du vain sceptre des rois,
Fit passer un lépreux par un torrent farouche
Et qui, sur l’autre bord, entendit de sa bouche
Tomber ces mots : « Je suis le Dieu mort sur la croix ! »

Nomenoé fut grand ; Arthur fut indomptable ;
Aux barbares du Nord Alain fut redoutable ;
Avec ses trente fils hurlant comme des loups,
Kado le Batailleur, orgueil de la Bretagne,
Descendit, furieux, du haut de la montagne,
Sur les guerriers Normands et les roua de coups.

Beaumanoir triompha de la vieille Angleterre.
Du Guesclin, fleur des preux, savait jeter à terre,
D’un seul coup de marteau soldats et destriers.
Le duc Jean maniait son épée à merveille.
Au tombeau de Malo Corret la gloire veille ;
Le Mang et Cadoudal ont cueilli des lauriers.

Mais celui qui, doué d’une faveur insigne,
But la force de l’aigle et la douceur du cygne,
L’homme humble dans le cœur et fier dans les combats,
Ce ne fut pas Gonan, ni le prince angélique
Dont l’Église d’Arvor aime le nom biblique,
Ni Kado le Terrible, armé de son pen-baz.

Ce ne fut pas Arthur, malgré tout son courage,
Ni le bon roi Grallon, sauvé seul du naufrage,
Parce qu’il était seul juste comme Noé.
Ce ne fut pas le Mang, si fort dans la bataille,
Ni le duc Jean dont nul ne dépassait la taille ;
Ce ne fut pas non plus le grand Nomenoé.

Ce ne fut pas celui dont la lance acharnée
Vainquit à Josselin l’Angleterre étonnée ;
Ni le renard barbu qui se nommait Alain ;
Ni Georges, ni Corret, tous deux inaccessibles
A la peur, qu’ignoraient leurs âmes invincibles,
Ce ne fut même pas le fameux Du Guesclin.

               II

Sans doute, ces vaillants ont leur part glorieuse
Des exploits surhumains accomplis au vieux temps ;
Lorsque notre Bretagne était victorieuse,
Elle le devait bien à ces bons combattants.

Mais, entre tous, celui que j*admire et que j’aime,
C’est Morvan, c’est Lez-Breiz, le soutien de l’Arvor ;
Mon nom ne mourra pas, si j’ai l’honneur suprême
De vous avoir tracé le sien en lettres d’or.

Encore un chant de gloire, encore un chant de fête !
Je veux donner un hymne au héros immortel,
Qui jamais ne courba les genoux ni la tête
Que devant Jésus-Christ immolé sur l’autel.

C’est celui-là surtout que la gloire illumine,
Parce que, vivant chaste, il était vigoureux,
Parce qu’il unissait la candeur de l’hermine
Au courage indompté du lion généreux.

Aussi quand il passait, la terre détrempée
S’abreuvait à longs flots d’un sang rouge et brûlant :
Une âme palpitait dans sa vivante épée,
Comme aux jours d’autrefois dans celle de Roland !

Et quand ils le voyaient commencer son ouvrage,
Pêle-mêle à travers les torrents et les monts,
Les ennemis fuyaient devant lui sans courage,
Comme devant Michel la troupe des démons.